-    ces luttes se mènent souvent quand la lutte dans l’usine ou l’entreprise est difficile, voire impossible, comme à Glasgow en 1915, où la discipline sévère imposée dans le cadre de l’économie de guerre empêche les ouvriers de se mobiliser sur leurs lieux de travail. Mais ces grèves de loyer quand elles s’étendent et se massifient débordent vite sur les questions salariales, par exemple à Tenerife en 1933.

-    elles dépassent souvent le seul cadre de la classe ouvrière. Elles sont d’ailleurs le plus souvent victorieuses quand elles réussissent à associer toutes les couches populaires au-delà des seuls ouvriers industriels : employés, travailleurs indépendants, étudiants, chômeurs, artisans et petits commerçants de quartiers, voire prostitués.

-    les femmes sont soent en première ligne, pour les raisons expliquées auparavant.

-    ces luttes ne sont pas exclusivement quantitatives (le coût du loyer), mais aussi très souvent qualitatives (des logements sains et de qualité), permettant ainsi une réflexion sur la nature et l’organisation du système capitaliste. Le fait que les femmes soient particulièrement impliquées dans ces luttes explique certainement cette richesse et cette intelligence de la lutte.

-    ce sont souvent des luttes de migrants, qu’il s’agisse de migrants ruraux comme pendant la période de la Commune, ou encore à Barcelone en 1931 ou en Italie dans les années 60, ou de migrants transnationaux comme à Buenos Aires, dans le Mexique post révolutionnaire ou les foyers Sonacotra dans les années 70. Cette diversité des acteurs nécessite que se forge une identité commune pour agir ensemble. Dès lors, la mobilisation et la lutte sont les creusets où se forge cette identité qui n’est plus nationale ou ethnique, ni même religieuse, mais bien politique au sens premier du terme (polis, la ville en grec).

Concernant les méthodes de lutte, il est remarquable de voir que dès les origines, l’action directe est employée : menée par les concernés eux-mêmes, sans intermédiaire entre les deux protagonistes (le locataire d’une part et le propriétaire d’autre part). Et surtout, sans revendication autre que l’action elle-même. Que l’on déménage en cachette ou même bruyamment, que l’on diminue de soi-même son loyer ou qu’on l’annule carrément, s’abstenir de payer son loyer est en premier une stratégie individuelle qui déborde le cadre légal. C’est une décision prise par le locataire lui-même, qu’il met lui-même en application, avec l’appui de la solidarité de ses égaux dans le cas des luttes collectives. De même, dans une grève de loyer il n’y a pas de revendication autre que l’action elle-même. On ne paye pas, point barre. À l’origine et tout au long du 20e siècle, ces luttes ne se menaient pas du point de vue de la légalité, mais du point de vue de la légitimité. Pour reprendre une expression du sociologue Hmed CHOUKRI les grèves de loyer sont des « contestations transgressive ».

Il n’est donc pas étonnant que les anarchistes aient été à l’origine de bien des luttes que nous évoquons dans cette brochure. Du 19e siècle jusqu’à la fin des années 30, on retrouve les sections de l’AIT (première ou seconde époque) dans tous les grands mouvements de grève de loyer, contribuant souvent à leur donner des dimensions quasi insurrectionnelles (Buenos-Aires 1907, Veracruz 1922, Barcelone 1931, Tenerife 1933). Car pour le finalisme révolutionnaire des anarchosyndicalistes, les luttes revendicatives immédiates sont toujours menées dans une finalité révolutionnaire qui structure dès aujourd’hui l’organisation sociale de demain.

Bien sûr, cette potentielle dimension révolutionnaire de la grève des loyers n’est pas du goût de la bourgeoisie ni de l’État. Ce dernier, détenteur du monopole de la violence et garant de l’Ordre public, n’a pas d’autre choix pour faire cesser durablement l’agitation que de faire cesser la cause problème, c’est-à-dire augmenter le nombre de logements disponibles (et ainsi faire baisser les loyers par la « loi du marché ») et améliorer leur qualité. Mais comment faire cela sans que ce soit coûteux pour la bourgeoisie, et même si possible pour que cela lui rapporte sachant que la location sociale n’est pas rentable ? La solution à cette équation passe par l’introduction d’une tierce partie dans l’affrontement locataire – propriétaire : l’État. En chargeant l’État de s’occuper de la construction des logements sociaux, et de leur entretien, la bourgeoisie se dédouane de son obligation de trouver une solution au problème qu’elle a pourtant créé en faisant venir en ville des légions de travail-leurs qui font tourner l’économie à son plus grand profit. Ces logements sociaux seront payés par l’État, c’est-à-dire par les impôts et donc les exploités eux-mêmes contribueront à leur financement (quand ce n’est pas avec un prélèvement effectué sur le travail…).

Par ailleurs, puisqu’elle est propriétaire des terrains constructibles, la bourgeoisie pourra même se faire payer par l’État ce qu’elle devrait autrement mettre à disposition gracieusement. Et mieux encore, par le jeu des appels d’offres pour les travaux de construction et d’entretien, ce qui aurait dû lui coûter va devenir une source de revenus juteux pour la bourgeoisie, ce qui entraîne les scandales à répétitions dans l’immobilier dont nous sommes désormais familiers.

Cette transition a pu s’opérer, car il y a eu des militants, pourtant issus de la mouvance libertaire, qui ont introduit le loup dans la bergerie en abandonnant les pratiques d’action directe au profit d’actions médiatisées. Ils ont dans le même temps abandonné la finalité de la lutte pour y introduire des revendications, lesquelles ne sont pas d’ailleurs pas adressées au premier responsable (le propriétaire), mais à l’État à qui l’on demande de  prendre ce problème en charge (demande de loi pour le logement social, parc locatif de l’État, droit des locataires).

Dès lors, il n’est pas étonnant que sentant tout l’intérêt qu’elle pouvait tirer de ce genre de revendication, la bourgeoisie ait encensé – en lui ouvrant en grand les pages de ses journaux et les carnets d’adresses de ses politiciens – le précurseur de cette stratégie « réformiste radicale » (un radicalisme de pacotille sous forme d’action médiatique au service d’un réformisme politique le plus plat), Georges Cochon et sa bouffonne fanfare de Saint-Polycarpe.

À plus de 70 ans d’écart, les mêmes causes produisant les mêmes effets, alors que la lutte des mal-logés à Paris à la fin des années 80 prenait une tournure d’action directe avec des perspectives révolutionnaires, l’on vit surgir le DAL et ses vedettes médiatiques inamovibles qui, avec ses actions spectaculaires et ses soutiens politiques et médiatiques, a permis de désamorcer une situation explosive en la faisant rentrer dans le jeu de la contestation médiatisée et acceptable. À noter que le DAL a toujours été hostile aux pratiques d’action directe (grève de loyer, squats), privilégiant les négociations avec l’État pour le relogement.

Nous avons souhaité présenter cette richesse d’expérience des luttes, où les anarchosyndicalistes et singulièrement les membres de l’AIT ont souvent pris une part importante, non par nostalgie, mais parce que nous pensons qu’il y a encore des leçons à en tirer pour nos luttes présentes et futures, notamment sur les modes d’organisation, l’articulation entre revendication immédiate et perspective révolutionnaire.

Bonne lecture et n’hésitez pas à nous faire part de vos remarques et commentaires.


Des militants de la CNT-AIT

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- INTRODUCTION : « La propriété c’est le vol »  p.4

- L’exploitation locative et ses conséquences    p. 9

- État, Patrons, Syndicats : 60 ans d’escroquerie en bande organisée    p. 12

- Il resterait plus de 1 million de logements vides si tout le monde était logé !    p. 20

- Grèves de loyers (Dictionnaire des mouvements sociaux, 2009)    p. 22

- 1871 : La Commune de Paris, la grève de loyer la plus réprimée de l’histoire    p. 23

- 1890 : Si tu veux être heureux, pend ton propriétaire ! L’invention de l’action directe    p. 28

- 1907 : Balayer l’injustice, la grève des locataires de Buenos-Aires et le rôle des femmes anarchistes    p. 43

- 1911 : Cochon, inventeur du coup médiatique permanent et du « réformisme radical »    p. 48

- 1922 : « je ne paye pas, je fais la grève des loyers », quand des internationalistes et des prostitués font exploser la marmite sociale au Mexique ….    p. 52

- 1931 : Barcelone, la Grève massive des loyers    p. 103

- 1933 : Toit et Dignité, la grève insurrectionnelle du Syndicat des locataires de Ténérife    p. 110

- 1914-2018 : Un siècle DE Grèves des loyers dans les pays anglophones    p. 128

- 1960-1980 : Autonomie populaire et désobéissance civile, les auto-réductions en Italie    p. 132

- 1975-1980 : La grève des loyers des foyers SONACOTRA    p. 142

- 2007 : Levallois, de la lutte pour le logement à la lutte des places...    p. 157

- 2010 : Grève des loyers de Varsovie : succès de l’organisation communautaire dans le contexte de l'atomisation sociale    p. 165

- 2017 : Baisse des APL ? Baissons les loyers  !    p. 177

- 2017-2019  Grande Bretagne : Succès de la grève des loyers contre G4Lets :    p. 179

- COVID19 : Appel à la grève des loyers    p. 182