A l’occasion du soixantenaire de la Libération donc, politiciens et médias ont été fidèles à la loi du genre : les discours étaient un galimatias de platitudes redondantes, destinées, comme dans n’importe quelle « République bananière », à récupérer l’histoire dans le bon sens et à nous faire intégrer, par la force d’un flot continu d’insinuations, d’approximations et d’inexactitudes voulues que « tout va pour le mieux dans le meilleur des pays ».

LES FRANÇAIS LIBERES MALGRE EUX

On a presque honte d’avoir à le rappeler, tellement cette vérité historique est bien établie : la police parisienne et plus largement toutes les corporations étatiques françaises -magistrature en tête- ont collaboré et aidé les nazis à persécuter les juifs, les homosexuels, les gitans et tous les opposants politiques.

Charles de Gaulle, qui avait une vision claire des nécessités de la sauvegarde de ces institutions pour préserver le fonctionnement du système capitaliste a été -avec la complicité du Parti Communiste Français- le principal instigateur du mythe de la nation en armes contre l’occupant. Répétons-le : avant 1944, la Résistance a été le fait de marginaux, la plupart étrangers. L’un d’entre eux, l’humoriste Pierre Dac a très précisément résumé ainsi la situation : l’ensemble de la population française a surtout résisté à l’envie de résister. Le coup de l’occupation de la Préfecture de la Seine à Paris par les agents de police le 19 août 1944 s’apparente à l’attaque du Palais d’Hiver à Petrograd l’hiver 1917. C’est un grand coup symbolique et politique, décidé par une minorité, et destiné à justifier ce qui allait suivre : la prise du pouvoir par les gaullistes... et de faire d’une pierre deux coups. Ce formidable retournement de veste de la police allait en effet permettre à la masse des politiciens, magistrats et autres fonctionnaires gravement compromis dans la collaboration avec les nazis, de rejoindre ces résistants de la 25ème heure qu’ont été les flics parisiens. Et tout ce petit monde a pu de la sorte s’auto blanchir collectivement. En conséquences de quoi, par exemple, M. Papon, auteur de crimes contre l’humanité, a pu poursuivre une longue carrière dans la préfectorale puis devenir ministre sans que la justice ne « pense » à lui demander des comptes pendant presque un demi-siècle.

Œuvre d’une minorité, la Résistance devient dès la libération, par la grâce d’une grossière réécriture de l’histoire, œuvre de tous. Il s’agit de produire la cohésion nationale nécessaire à la relance de la vie économique. Au mot d’ordre national chauvin « A chacun son boche » du P.C. fait alors suite la propagande de la C.G.T. qui, en relayant l’appel à se « retrousser les manches » veillait à remettre « la France au travail » et à étrangler tout départ de grève... jusqu’au déclenchement de la guerre froide, date à laquelle le discours communiste prit un nouveau virage. En attendant, cette union sacrée entre la droite -représentée par le gaullisme- et une certaine gauche -incarnée par le parti communiste- permit d’écraser les idéaux révolutionnaires qui auraient pu être véhiculés par les véritables combattants de l’ombre. Et, par la grâce de l’alliance gaullistes-communistes, le pouvoir étatique lamentablement échoué par sa politique de collaboration avec les nazis, se retrouva presque aussitôt remis à flots. Là-dessus, flonflons et musette, et le tour est joué. Si bien qu’on nous le ressert 60 ans après.

LES ANARCHISTES ESPAGNOLS : ENTERRES EN 1944, DETERRES EN 2004

Parmi les résistants, il y en avait d’immédiatement présentables lors de la Libération : ceux de droite et les français du P.C. Mais il y en eut qui furent privés du droit aux honneurs car la seule mention de leur existence aurait fait désordre dans la mythologie cocardière. Non seulement ils n’obtinrent pas les honneurs -ce dont ils se fichaient d’ailleurs généralement- mais parfois ils n’obtinrent même pas la moindre considération comme, simplement, la nationalité française ! Leur conduite héroïque face aux nazis n’effaçait pas la tache indélébile d’être des juifs-étrangers communistes ou pire encore, des anarchistes. Ainsi, dans tout le sud de la France, les anarchistes espagnols ont fourni les gros bataillons des maquis, pour être aussitôt oubliés.

Pour être exacts, il faut dire que le mouvement anarchiste espagnol en exil en France était divisé en 1939 sur la question de la résistance armée. Il y eut des polémiques sur la question, mais, nécessité faisant loi, elles ne firent pas long feu. Chacun donc fit ce qu’il put pour résister au massacre organisé par les grandes puissances.

Dans toute la France, dans les bombes et les embuscades qui éclatèrent bien avant 1944, on pouvait reconnaître la patte des Compañeros. Cet engagement massif des libertaires espagnols dans la Résistance fut le résultat d’une réaction viscérale, individuelle et collective, face à l’oppression fasciste, et non, comme cela devrait être le cas dans un mouvement anarchiste, le fruit d’une démarche collectivement réfléchie. C’est là un constat. On ne peut que regretter bien sûr cette absence de stratégie collective, qui a facilité l’élimination de l’anarchisme du champ social dans tout l’après-guerre. Mais il faut rappeler que les compagnons de la CNT-AIT espagnole n’étaient arrivés sur le sol français que depuis quelques mois. Ils y étaient en exil, le plus généralement « accueillis » dans des camps de concentration (français), après avoir réalisé une révolution, mené une guerre de trois ans, et s’être fait balayer par la coalition des dictatures d’Europe avec la complicité des « démocraties ». Difficile dans ces conditions de mettre au point une stratégie ! Au moins avaient-ils leurs idées suffisamment chevillées au corps pour refuser toute collaboration et résister partout où ils le pouvaient à une époque pendant laquelle, rappelons-le encore, un tel comportement était une rareté.

Sans se glorifier de l’entrée dans Paris, en tête de la 2ème D.B., du char « Durruti », sans se gargariser de la geste héroïque d’innombrables militants de la CNT-AIT et de la FAI dans la lutte clandestine contre la Wehrmacht, force est de dresser ici aussi un constat : ces résistants de la première heure, l’Etat français les a tout bonnement enterrés en jouant de tous les rouages médiatiques et intellectuels -y compris ceux qui se proclamaient de gauche. Il lui était ainsi plus facile par exemple de laisser assassiner par les brutes franquistes le « Commandant Raymond » (de son vrai nom Capdevila) que de demander des comptes à Franco.

Et voici que, soixante ans plus tard, on découvre au grand public que la Compagnie de Drone [1] -la première compagnie de la 2ème D.B. à avoir pénétré dans Paris, c’est dire la portée symbolique de la chose- était composée d’anars espagnols ! Cette « découverte » curieusement tardive devrait faire réfléchir les esprits critiques sur la « compétence » des universitaires et des journalistes qui ont traité pendant soixante ans le sujet de la libération de Paris en long, en large et en travers, mais toujours en oubliant ce petit « détail » ! On mesure bien là la complicité qui unit la gent universitaire, quel que soit le plumage politique dont elle se pare, à la main qui la nomme et la nourrit ainsi que celle de la gent journalistique à la main qui la contrôle in fine, l’Etat.

Soixante ans après, historiens et journalistes peuvent bien rétablir un pan de la vérité. Les protagonistes ne sont plus là ni pour dire leurs motivations politiques du moment ni leur analyse du présent. Leur mort physique permet d’annexer l’anarchisme à l’union sacrée de 2004 autour de cette commémoration. Ce qui tombe bien : le pouvoir, pour se maintenir, a besoin de l’accord de tout le monde. On a vu, lors des élections présidentielles de 2002, l’importance qu’il accorde à ce consensus national. Tout est bon pour cela, que ce soit le matraquage psychologique intense -au nom de l’antifascisme- entre les deux tours de la présidentielle [2], ou l’annexion de l’anarchisme dans les réjouissances du soixantenaire de la Libération.

SOMMES NOUS LIBRES ?

En fin de compte, cette indigestion d’éphémérides, distillées et célébrées à grande pompe tous les jours de l’été écoulé est destiné à évacuer cette question fondamentale : sommes-nous libres ? Puisque, nous assène-t-on, la France a été libérée il y a 60 ans, nous n’aurions même pas à nous la poser...

Et pourtant... pendant que l’Etat français se gargarise de la Libération, son Journal Officiel publie au quotidien de nouvelles lois pour restreindre les libertés de l’individu [3] et augmenter le pouvoir de l’argent [4]. Inscrit dans une spirale répressive, l’Etat fait exploser le nombre de prisonniers. La contradiction entre les faits et le discours a ainsi atteint des sommets. Pour ceux qui auraient encore un doute, qu’ils se rappellent que pendant que d’une main le pouvoir flatte la Résistance et la lutte contre l’antisémitisme, de l’autre, un des rarissimes prisonniers qu’il trouve à libérer n’est autre que Maurice Papon, anti-résistant notoire, responsable de la déportation vers les camps de la mort de centaines d’enfants juifs.

K. Tule


[1]  : Le capitaine Drone en question, chef de cette compagnie, a totalement et volontairement « oublié » dans ses mémoires parues dans l’après-guerre de décrire l’origine de ses combattants. Il semble que cela lui ait été demandé par sa hiérarchie.

[2] Le front commun appelant à voter Chirac allait de la droite dure à l’extrême gauche à l’exception de LO, en passant par certains « anarchistes ». Le score extraordinaire obtenu par Chirac grâce à cet ensemble lui a bien entendu laissé les mains libres. Très rares ont été ceux qui, comme « Le Combat syndicaliste de Midi-Pyrénées » ont appelé à l’abstention pour le premier comme pour le second tour.

[3] un simple exemple : des jeunes ont été envoyés en prison simplement pour être resté dans le hall de leur immeuble.

[4] Chaque fois qu’il y a une réforme financière (impôts...), c’est pour faire un cadeau aux possédants.