Les Coupables

[|Avertissement|]

Cette brochure n’est pas une collection de fleurs de rhétorique ni même d’accord grammaticaux irréprochables. Nous le savons et ne nous en excusons pas ; car nous avons cherché à donner, non pas un divertissement littéraire, mais matière à réflexion sur l’organisation sociale. La beauté du style a, pour les mêmes raisons, cédé la place à la clarté : on y trouvera donc des répétitions voulues d’idées et de mots. Nous avons cherché, simplement, à bien nous expliquer, à bien nous faire comprendre.

Dans ce petit opuscule, beaucoup de questions sont agitées ; plusieurs sont traitées en une phrase ; quelques exemples sont donnés globalement ; certaines affirmations sont faites sans précision. Nous ne pouvions traiter à fond, dans l’exiguïté d’un aussi petit format, un sujet aussi formidablement vaste. Nous pensons que ceux qui nous liront, complèteront notre travail en allant chercher, quand ils auront des doutes sur nos dires, les documents nécessaires. Il faut que chacun fasse ce travail pour acquérir une certitude personnelle et se rendre vraiment compte de l’intérêt humain de notre lutte. Nous sommes les seuls à ne pas vouloir convaincre par persuasion seule : nous voulons que chacun se fasse une opinion lui-même, par l’étude exacte des faits, et qu’il cherche la solution raisonnable. Nous sommes les seuls à ne pas nous proposer en guides, en supériorités, en chefs. Nous savons que tout le monde fait partie de l’élite à un moment de sa vie, et que tout le monde se ravale au dernier rang de l’humain à d’autres moments de l’existence. Qui n’a pas ses heures d’héroïsme ? Qui n’a pas ses heures de lâcheté ? Qui n’a pas ses heures de raison lucide ? Qui n’a pas ses heures de folie ou d’inconscience ?

Nous luttons donc sans aucun parti pris, sous aucune bannière.

Nous luttons parce que nous trouvons stupide que le genre humain vive si mal quand il pourrait vivre presque idéalement. Nous luttons aussi parce que nous avons découvert des faits qui nous permettent de conclure, avec une certitude d’expérimentateurs absolument désintéressés, aux mensonges des conducteurs de peuple, à leurs vilenies, à leurs hypocrisies. Nous luttons enfin parce que nous avons compris qu’au-dessus des hommes la routine régnait et les tuait.

Le Pouvoir, c’est la forme coupable d’incohérence.

Le Pouvoir, c’est : la « politique », l’armée, la police, la magistrature, le fisc, toutes fonctions dévoratrices, exercées par des fonctionnaires dévorateurs, tous non producteurs, évadés de la production ou n’y ayant jamais appartenu, mais tous prétendant à l’organiser et à la diriger. Dans presque tous les cas, le producteur véritable : ouvrier, paysan, savant, etc., est écarté de l’organisation ou y remplit un rôle de troisième plan.

Le pouvoir étant une idée fausse, ceux qui s’en servent, ceux qui en usent, ne peuvent être qu’à la hauteur de l’idée qu’ils défendent.

[|CHAPITRE PREMIER|]

[|Premier Raisonnement|]

Le Monde est à feu et à sang.

C’est criminel et c’est une imbécillité.

De cet état de choses il y a des responsables, des coupables, beaucoup de coupables : ce sont tous ceux qui ont retardé, par leur bas égoïsme, le progrès social ; tous ceux qui ont obligé les hommes à être en état perpétuel de guerre ; tous ceux qui, par inconscience, par entêtement ou par intérêt, ont divisé le peuple ; tous ceux, enfin, qui ont combattu, de face ou de dos, les rébellions et les révolutions sociales ; tous ceux qui, « chefs » reconnus, respectés, ont menti, trompé, trahi leurs troupes.

Mais, avant les hommes, il y a les systèmes, c’est-à-dire l’organisation sociale (celle-ci fait comprendre, mais non pardonner ceux-là).

Le coupable initial de la situation où les peuples se trouvent aujourd’hui : du système fasciste au communisme, en passant par tous les systèmes politiques, c’est la Forme. C’est la Forme qui permet à une minorité d’individus de gouverner une Enormité d’autres hommes. C’est la Forme qui fait d’une classe de non producteurs les dirigeants de la production. C’est elle, encore, qui fait que le régime se rattachant à un bord ou à un autre (noir, blanc ou rouge) conserve exactement les mêmes institutions, le même mécanisme : « gouvernement central » avec fonctionnarisme rongeur, Armée, Police, Magistrature, ce qui veut dire : ordres mal conçus et contradictoires, paperasserie inutile, forces destructives, mesures arbitraires, justice partiale.

C’est la Forme qui fait que tous les gouvernements de toutes les nations hurlent à la Paix mais préparent la Guerre.

C’est la Forme qui fait que tous les gouvernants jurent de supprimer dans leurs pays respectifs le paupérisme, mais ne font que changer les privilèges de mains.

En toute logique il en résulte que, dans le cataclysme que nous subissons, il ne peut y avoir de nations préférées, pas de gouvernements préférés. Il y a des coupables et des victimes.
Coupables : les Formes et les Hommes qui créent et commandent la guerre.

Victimes : tous les gouvernés qui font (contre leur gré) la guerre.

Coupables : tous les gouvernants qui font la loi.

Victimes : tous ceux qui la subissent.

Non, nous ne souhaitons pas la victoire d’un pays sur un autre pays. La prise par un peuple du territoire, fumant de ruines et puant le cadavre, d’un autre peuple, ne représente à nos yeux qu’une double défaite : mort et destruction.

Notre préférence et notre aide ne peuvent aller qu’aux peuples qui brisant les chaînes du passé, brisant la Forme et ses souteneurs, se décideront enfin à vivre suivant les conseils de leurs expériences et de leur Raison.

Pas un homme, dit civilisé, n’approuve l’exploitation de l’homme par l’homme. La raison de chacun crie à l’injustice à la vue de la misère des uns et de la richesse des autres.
Pourquoi alors, l’homme dit civilisé, est entraîné à faire les guerres les plus meurtrières, les plus destructrices, les plus longues, qui n’ont plus, aujourd’hui, comme limites que celles du monde lui-même, au moment précis où son intelligence en sent l’absolue absurdité ?

Pourquoi l’homme dit civilisé, exploite-t-il plus durement son semblable, au moment où sa conscience le lui interdit le plus formellement ?

Pourquoi notre Raison à tous dit que nous vivons follement, que nos gouvernants – tous nos gouvernants – furent et sont cruels et sots ? Pourquoi continuons-nous dans le chemin de l’erreur et de la folie, quand nous reconnaissons nos erreurs et nos folies ?

Combien de centaines, de milliers, de millions d’hommes se posent journellement ces « Pourquoi » ! Combien cherchent une solution ?

Combien d’hommes généreux ont donné tout : travail, famille, santé, liberté, vie, pour faire sortir l’humanité de cette ornière !

Combien de merveilleuses idées sont sorties de ces cerveaux fraternels, porteurs de germes de Liberté, de Justice, de Vérité, de Progrès ! Combien de ces idées ont même envahi le monde !

Et, jusqu’à nos jours, tous ces élans, tous ces efforts restèrent vains. Les meilleures idées furent tronquées par des fripouilles qui s’en étaient emparées.

André Arru, lecture dans la cour de l’atelier 1941 ou 42

A qui la faute ?

A tous ceux, parmi tant d’autres, qui ont voulu appliquer des Idées Neuves, dans des temps nouveaux, avec des vieilles méthodes, déjà révélées fausses aux temps anciens.
Chaque révolution a enlevé le Pouvoir de quelques mains pour le remettre aussitôt entre d’autres, oubliant que le Pouvoir est corrupteur en soi-même, qu’il fait d’un révolutionnaire, d’abord : un fonctionnaire, ensuite un réactionnaire.

Oubliant qu’il n’est pas possible qu’un ou plusieurs hommes dirigent, organisent, assurent, dans les moindres détails, la vie de millions d’individus ; oubliant qu’un homme au pouvoir perd toute notion de la vie sociale, car pour gouverner, il faut quitter l’usine, le champ, le laboratoire ou n’y avoir jamais mis les pieds ; oubliant que la Justice, la Vérité, ne sont pas des Dogmes, mais des choses variables suivant les lieux, les temps, les circonstances ; qu’imposées elles deviennent Injustice et Erreur.

C’est pourquoi, nous voyons que ceux qui font les lois, les rendent plus mauvaises encore en les appliquant, et ne se gênent pas de les contourner.

Ils sont légion, les grands coupables dans nos sociétés modernes !

Nous avons, d’abord, les Profiteurs : forbans d’industrie ou de finance, qui, sans pitié, sans conscience, sans humanité, exploitent à mort ou font massacrer entre eux leurs semblables pour augmenter leurs bénéfices.

Viennent ensuite leurs valets : les Politiciens.

Impossible de dresser la liste de tous les parjures, caméléons, renégats, arrivistes, etc. Il y en a trop.

Alors, direz-vous, plus d’idées directrices, plus d’hommes directeurs ? Qui ou quoi va diriger le monde ?

C’est à cette question précisément, que notre brochure va répondre.

Des mots, dites-vous ? Non, des idées pratiques. Une organisation rationnelle, basée sur la liberté de chacun, respectant celle de tous, fondée sur la fraternité effective, sur la vérité expérimentale, sur la Justice sociale s’exerçant par la raison populaire.

C’est la disparition à jamais des régimes d’oppression, d’ignorance, d’inconscience, dans lesquels nous vivons.

C’est l’organisation nouvelle, hors de tous cadres passés ; elle ouvre la porte :

A la Raison, à l’ Intelligence, au Travail, à la Paix totale et indéfinie.

[|CHAPITRE II|]

[|Les Forbans d’industrie|]
[|Ou un peu d’histoire économique|]

C’est vers le milieu du XIXème siècle que l’industrie, s’aidant de la finance, prit un essor particulier et se mit à exploiter, avec conviction, âpreté et continuité, tout ce qui pouvait donner matière à bénéfice. On nomma ces exploiteurs féroces : capitaines d’industrie.

Le succès aidant, les capitaines d’industrie comprirent vite l’intérêt qu’ils auraient à s’associer ; par ce moyen ils augmentaient leur champ d’action, ils devenaient une force vitale régionale, nationale, et qui sait, disaient-ils, la chance aidant, peut-être mondiale. Ils pouvaient espérer imposer leur volonté aux États. C’étaient les nouveaux seigneurs.

Par la suite, pour augmenter leur puissance, ils raflèrent l’argent des petits possédants et se cachèrent sous l’anonymat.

Déjà ils commandaient dans les cadres de leurs nations respectives. Ce n’était pas suffisant. Par d’habiles manœuvres, ils firent associer des sociétés hier concurrentes, sans tenir compte des frontières. Ce genre d’association prit le nom de Trust. Ils permettaient d’accaparer un ou plusieurs produits sur une échelle internationale, d’en priver ou d’en inonder le marché, d’imposer aux gouvernements (de quelques couleurs qu’ils soient) leur volonté : par la menace du lock-out, par des coups de Bourse etc.

C’est ainsi que les industries les plus importantes : mines, pétroles, potasses, métallurgie, produits chimiques, transports, etc., se transformèrent en trusts. Nombre de petits industriels durent céder leurs affaires purement et simplement ; d’autres s’intégrèrent dans les nouveaux cadres, d’autres encore, les irréductibles, succombèrent peu à peu.

Les banques, moyens de transactions, coffres dans lesquels la main de l’État puise sans arrêt, passèrent à la merci des trusts puisque c’étaient eux qui les alimentaient. En apparence elles conservèrent leur autonomie, mais en fait, vivant des trusts elles obéissaient aux trusts.


Tout allait donc très bien du côté de l’exploitation industrielle : la finance et l’industrie, bien liées, bien soudées, avaient conquis sans grande lutte la direction économique du monde civilisé.

Mais à toute rose il y a des épines. Les capitaines d’industrie, dans l’orgueil de leur puissance, dans la sûreté de leur force, opprimaient sans la moindre humanité, avec un sordide et féroce égoïsme, les peuples sous leurs coupes. Il advint :

1° que le prolétariat, ne voulant pas se laisser compresser au gré des nouveaux maîtres, s’organisa et se rebella ;

2° que l’intérêt des gouvernants ne s’identifia pas toujours avec celui des trusts ;

3° qu’enfin l’idée d’exploitation des territoires vierges d’industries avait germé. La ruée fut désordonnée. Les trusts s’y trouvèrent en concurrence et, bientôt, en lutte.

De là, les campagnes de presse contradictoires, les financements des révoltes par les trusts ennemis, les achats des consciences surtout dans le monde politique, dans l’armée et chez les hauts fonctionnaires ; de là, coups de bourses, agiotages, faillites, Krachs, crises, etc. ; de là, enfin, les guerres modernes. C’était la guerre des trusts qui commençait... Elle dure encore !...

Le prolétariat mondial, lui, n’y comprenait pas grand’chose. La presse, qui constituait le grand moyen de diffusion était toute dans les mains des Trusts. Chacun d’eux avait ses hommes dans les gouvernements et était à l’affût pour acheter par tous les moyens, ceux qui prenaient de l’importance. Par d’infâmes campagnes, on éliminait les hommes qui ne voulaient pas se plier : on les étouffait, on les salissait ou encore, avec la complicité des hommes d’État et des Magistrats, on les faisait tomber sous le coup de la loi. Par contre, ceux qui courbaient la tête, recevaient la pâtée, les honneurs. Dans les nations à système électif, on faisait campagne pour ces plats valets ; les autres, laissés à leurs propres moyens, étaient inconnus du peuple qui envoyait au pouvoir ceux qui lui étaient présentés et s’étonnaient de voir ces derniers changer brusquement de veste. Et lorsque, pour une raison ou pour une autre, quelques gouvernants avaient tendance à résister sur une question, le lock-out, des machinations de Bourse, des campagnes de presse, permettaient de s’en débarrasser. Souvent, on y ajoutait les maîtres chanteurs. On ne dédaignait pas un mélange savant de vérités et de calomnies.

C’est avec ces méthodes et avec ces complicités que les trusts « civilisèrent » toutes les régions neuves, non exploitées et riches en toutes sortes de matériaux : minéral, végétal, animal, y compris humain.

C’est à cette époque (indéfinissable exactement) que commencent les plus graves méfaits de ces quelques magnats de la finance et de l’industrie qui mènent le monde. En Afrique, aux Amériques, en Orient, loin des témoins gênants, on exploita, sans gêne et avec profit. On tailla autant dans la chair humaine que dans l’arbre à caoutchouc.

Nous ne pouvons retracer tous les crimes, toute la barbarie, tous les vols, viols, rapts, pillages, tortures, assassinats , massacres perpétrés par cette soi-disant « pénétration civilisatrice » : il existe pour ceux qui veulent se documenter toute un littérature bourrée de noms, de dates et de faits [2].

Le résultat de ces exploits fut merveilleux pour les trusts. Tout était bénéfice. Dans les métropoles, il fallait fabriquer pour la conquête ; puis pour l’équipement des territoires conquis. Les banques prêtaient à intérêt à l’État, qui payait les troupes, les fonctionnaires, l’entretien des armées, etc. Dans les territoires conquis les trusts se faisaient concéder par l’État les terres appartenant à l’indigène puis revendaient au prix fort à l’État ces même terrains pour y cantonner les troupes, y tracer les villes, etc., etc... Ils fondaient de nouvelles filiales, se faisaient subventionner et alléger d’impôts, volaient à l’indigène ses produits et le courbaient sous un esclavage inhumain. Des banques « coloniales », succursales des banques métropolitaines prêteuses, émettaient des emprunts au compte de l’État et moyennant pourcentage... Tant et si bien que « capitaine d’industrie » devint un titre dérisoire. Les « capitaines » étaient de sacrés « forbans ».

Les guerres coloniales ayant démontré aux forbans d’industrie que les conflits rapportaient et qu’on avait gouvernants et peuples en mains, le chemin était pris : en partie à cause des intérêts qui opposaient les forbans les uns aux autres, en partie par le jeu des circonstances et des hommes, l’humanité se trouva engagée dans des guerres qui, aujourd’hui, menacent son existence entière.

Toujours par les moyens que nous connaissons : campagnes de presse, coups de Bourse, achat des consciences, exploitation de la crédulité et de la naïveté publiques, direction politique des nations par la mise en place d’hommes à eux dans les gouvernements, les trusts font armer, surarmer les nations voisines.
Composés et liés internationalement, ils fournissent leurs produits à toutes les nations, sans souci du drapeau qu’elles arborent.

Pour augmenter les commandes, des campagnes chauvines sont faites, des incidents sont créés et, de fil en aiguille, d’étincelle en étincelle, le feu prend une ampleur extraordinaire.

On eut d’abord, dans l’ère des grandes guerres capitalistes, celle de 1870-1871, qui donna aux trusts austro-allemands, légèrement appuyés par les trusts anglais, une supériorité incontestable dans les affaires d’Europe, d’Afrique, d’Asie, désorganisant les jeunes trusts français.

La guerre russo-japonaise permit aux trusts européens et américains une mainmise sur le Japon et la Russie et leur donna les mains libres en Chine.

Entre temps, on se faisait la main dans les Balkans et on continuait le petit jeu colonial qui ne rapportait plus suffisamment mais qui servait d’appoint. Les intérêts des trusts s’étendaient de plus en plus. Les territoires sur lesquels ils pratiquaient leurs mauvais coups étant limités, ce fut bientôt la concurrence de trusts à trusts ou, plutôt, la lutte blocs contre blocs.

La guerre représentant toujours un bénéfice immédiat pour tous les capitalistes participants (neutres, vainqueurs et même dans une certaine mesure, vaincus) et l’expansion pour les blocs vainqueurs ou neutres, c’est-à-dire de nouveaux bénéfices, on arriva gentiment à la conception d’une guerre d’États contre États ou plutôt d’un groupe industriel financier (anglo-français, soutenu par le neutre U.S.A.), qui défendait ses positions acquises dans le monde et cherchait à augmenter son influence, particulièrement du côté russe et balkanique, contre un autre (austro-allemand), qui voulait conserver son influence dans les Balkans, manger le gâteau russe et pénétrer, par cette porte, en Orient.

Les timides coups de tête du prolétariat, ses revendications étêtées par les vendus de la politique, finirent par décider les hésitants. De là, naquit la guerre mondiale de 1914-1918.

Les bénéfices furent considérables. Malgré cela la guerre ne donna pas tous les résultats escomptés. Le bloc financier vaincu fut trop défait, le vainqueur alourdi de sa victoire.

Le bloc austro-allemand, vaincu financièrement, se trouva totalement désorganisé, tant et si bien qu’il fut dans l’obligation de demander grâce et secours à son adversaire, qui s’empressa de lui porter aide moyennant garanties qui aggravèrent sa défaite.

Le bloc vainqueur chancelait sous le poids de sa victoire incomplète : 1° parce que le gâteau russe échappait à tout le monde et, malgré plusieurs tentatives, ne se décidait pas à se laisser manger ; 2° parce que le neutre devenu allié (USA) s’adjugeait une part trop grosse d’influence dans tout le domaine du bloc anglo-français ; 3° parce qu’enfin il fallut tour à tour mater les peuples : allemand, hongrois, italien, autrichien. Cela ne rapporte pas, au contraire : de tous temps, le capitalisme y a laissé des plumes.

Pour cette dernière raison les trusts furent obligés de compter davantage avec les éléments politiques. Devant les difficultés sociales, les blocs vaincus et vainqueurs s’allièrent de nouveau et créèrent des « conditions politiques nouvelles ». En attendant, les ouvriers se battaient entre eux. Cependant, au milieu de toute cette agitation, une lueur d’espoir naquit chez le prolétariat mondial : « la Révolution espagnole ».

Dangereuse pour le monde capitaliste, dangereuse pour le monde politique, parce qu’issue d’un mouvement populaire absolument sain et indépendant, ce mouvement mit vite d’accord financiers, industriels et politiciens : il fallait l’assassiner et, pour éteindre définitivement sa traînée lumineuse, fixer l’attention publique sur une nouvelle guerre mondiale.

Bientôt, les blocs financiers ennemis de 1914 – les mêmes exactement – se trouvèrent de nouveau en présence : l’un (austro-allemand), fidèle à la forme politique qui l’a sauvé, qui l’a fait vivre ; l’autre (anglo-français), divisé, car une partie de la finance française, lassée d’être à la remorque de la politique de la City, cherchait une alliance financière continentale où elle serait plus libre ; enfin le neutre (USA) restait dans l’expectative, attendant les événements pour prendre des décisions suivant ses intérêts.

A cela, il faut ajouter un élément politique nouveau, paraissant détaché de toute influence financière et industrielle privée : le gouvernement russe qui, jusqu’à cette date, avait paru se mettre à l’écart de tout conflit mondial, mais qui paraissait prêt à vouloir jouer son jeu dans le nouveau cataclysme. Effectivement les gouvernants russes flirteront avec les blocs en opposition et aideront dans une large part au déclenchement de la guerre.

Les jeux sont faits. L’aventure apparaît bougrement dangereuse pour tout le monde, mais « disparaître pour disparaître », disent nos forbans d’industrie, tentons notre chance.

1938 : Ballon d’essai. On étudie les réactions populaires.

1939 : La Guerre. Le capitalisme se sauvera ou mourra. L’humanité sera ce qu’elle voudra bien devenir.

De cet exposé rapide, nous dégageons le jugement suivant :

Coupable, d’abord, le Système social dans son cercle vicieux (ses formes actuelles, politiques, économiques et sociales).

Ensuite, ceux dont nous venons de résumer l’histoire : les forbans d’industrie. Coupables ils sont d’imposer au monde leur volonté bassement égoïste, sanguinaire, crapuleuse et sadique. Coupables ils sont de ne pas avoir même l’excuse de la jouissance de leurs crimes. Coupables ils sont, ces quelques milliers d’individus, d’imposer à deux milliards d’autres hommes :

1° la misère, quand le monde entier pourrait connaître l’abondance ;

2° l’assassinat, quand le monde entier aime la paix ;

3° les ruines et la destruction, quand le monde entier veut construire.

Coupables, parce qu’ils pourraient devenir l’élite dans le mieux, et qu’ils sont l’élite dans le pire.

Nous crions ici ce que tout le monde chuchote ; nous disons bien tout le monde, même eux.

Nous ne faisons que répéter ce que des milliers de personnes de toutes les classes sociales, même de la leur, et de toutes les langues, ont dénoncé à maintes reprises, avec force détails, par la plume et par la parole.

Marchandages, tripotages, saletés, vilenies, rapacité, ladrerie, canailleries, vols, viols, assassinats, crimes en tout genre, misère, ruines, famines, épidémies, injustices, inconscience, insensibilité, folie, sont les seuls moyens que les Forbans d’industrie ont trouvé pour diriger le monde.

[|CHAPITRE III|]

[|Politiques et politiciens|]
[|Ou un peu d’histoire politique|]

La politique ou science de gouverner est, certainement, presque aussi vieille que l’apparition de l’homme sur la terre, mais elle n’est doctrinalement connue que depuis le Platonisme.

Si, théoriquement, la politique idéalise, dans toutes ses tendances, les penchants sociaux humains, pratiquement elle a fait faillite complète tout au long de son histoire ; faillite qu’on peut dire aujourd’hui catastrophique, car elle n’a enrayé aucun des maux à qui un attroupement humain peut donner naissance, mais, au contraire, par ses défauts pratiques, elle a augmenté et amplifié les qualités défectueuses qui se firent jour chez l’homme vivant en société.

1° la Paix dans les rapports de groupes sociaux à groupes sociaux (actuellement nations) ;

2° la Justice, le mieux-être, dans les rapports d’individus à individus et pour tous les individus.

Sans discuter, pied à pied, chacune des tendances politiques qui ont dirigé le monde, on constate, en consultant l’ Histoire, que depuis Platon (l’inventeur doctrinal de la politique), les guerres n’ont fait qu’augmenter d’intensité jusqu’à présenter des signes de catastrophe planétaire. La « Justice » et le « mieux-être » furent toujours favorables aux puissants avant Platon. La doctrine de ce dernier et les théories qui suivirent n’ont rien changé à cet état de choses. Bien au contraire, elles ont permis, sous le manteau politique, de pratiquer, sur une balance toujours plus fausse, une justice toujours plus partisane, et d’ajouter des faveurs aux privilèges, sur le dos et au compte des misérables.

Il y avait cinq cents ans que Platon avait construit théoriquement sa « République » lorsqu’un philosophe, héritier d’un trône, prétendit la pratiquer : on l’appelait Marc-Aurèle.

Marc-Aurèle avait, dans ses écrits philosophiques, condamné intégralement la guerre. Pour lui, comme pour les philosophes chinois, brigand et guerrier étaient deux termes synonymes. Son règne dura soixante ans. Et il fit guerroyer son peuple durant soixante ans contre les Sarmates et les Germains ! Philosophe, il s’était fait apologiste de la liberté de pensée et de parole ; c’était un admirateur des sages et des cyniques. Empereur, il persécuta les chrétiens par milliers.

Mille six cents ans plus tard, le futur Frédéric II écrivait l’Anti-Machiavel, oeuvre de haute portée sociale, réfutation de la duplicité en politique. Mais lorsque, lâchant la philosophie il prit possession du trône, son règne ne fut que cynisme, duplicité, manque de scrupules. Ce n’était plus « l’Anti-Machiavel », mais la copie exacte du Prince de Machiavel.

Quand Frédéric s’occupait de philosophie, il écrivait : « Si nos soldats commençaient à penser, aucun d’eux ne resterait dans les rangs. » Mais quand il s’occupa de régner, il fit faire les plus grandes guerres de l’époque à son peuple, et cela pendant toute la durée où il s’assit sur l’auguste siège.

Voilà deux exemples typiques, qui nous démontrent la force corruptrice de « l’ Autorité ».

A mille six cents ans d’intervalle, deux cerveaux, des plus intelligents, des plus profonds, dont les pensées claires révèlent au monde des vérités identiques : contre la guerre, contre les tyrans, parvenus au pouvoir – et ceci sans effort, sans intrigue, donc sans accoutumance – deviennent immédiatement fauteurs de guerre et tyrans absolus.

Après cela, nous n’avons plus le droit de nous étonner que nos politiciens contemporains, êtres simples, artificiels, dirigés par l’envie, intrigant pour un croûton de pain ou pour un bout de ruban, deviennent de catastrophiques gouvernants !

C’est avec l’idée de la « République » de Platon que les bourgeois de 1788 ont fait 1789. Mais c’est dans le genre de Marc-Aurèle qu’ils l’ont mise en pratique. Idéalisée pendant près d’un siècle par des philosophes, la République représenta toute l’espérance d’un peuple. Mise en application, elle se traîna lamentablement durant quatre ans, au milieu des pires excès (excès qui ne venaient pas du peuple, comme certains historiens se complaisent à nous le raconter, mais bien des intrigues de ceux qui se disputaient la direction de la barque), des écoeurants tripatouillages, pour, en définitive, échouer dans la main de nouveaux tyrans.

Au nom de Liberté, Egalité, Fraternité, la bourgeoisie, jointe au peuple, fit sa révolution. C’était magnifique ! Hélas, c’est aussi au nom de la Liberté que les politiciens de la Grande Révolution se sont jetés mutuellement en prison et ont finalement mis le peuple sous le joug du Directoire. C’est au nom de la Fraternité que les Girondins, Jacobins, Montagnards, se sont guillotinés à qui mieux mieux, pour un oui ou pour un nom, et cela pendant trois ans. C’est au nom de l’Egalité que philosophes et politiques firent renverser la royauté pour installer presque aussitôt le Directoire et s’aplatir devant Napoléon et la nouvelle noblesse.

C’est pourtant de cette Révolution Française, qui n’a rien tenu de ses promesses, que naquit chez tous les peuples l’espérance dans des jours meilleurs. Aujourd’hui encore des millions d’individus cherchent dans cette trompeuse lueur du passé des raisons d’espérer dans l’avenir.

Nous vous crions : détrompez-vous !

Etudiez l’histoire. La Révolution Française, comme toutes les Révolutions faites jusqu’à nos jours, fut une duperie. Elle fut pendant quatre ans un chaos, ensuite elle devint un Empire et resta Empire, même après la disparition de l’Empereur ; et cela, non par manque d’enthousiasme à son début, ni par manque de bonne volonté, bien au contraire. Rappelons-nous la devise flamboyante : Liberté, Egalité, Fraternité. C’était à l’origine tout un programme qui se perdit dans les gribouillages, ratures, surcharges et refontes constitutionnelles.

L’erreur de la République de l’An I ce fut sa Loi. On n’impose pas la liberté, on la délivre. On n’impose pas l’égalité, on supprime les causes d’inégalité. On n’impose pas la fraternité, on partage son bien. Malgré cela on comprend que la République de France n° 1 peut avoir donné aux uns l’espérance, laissé à d’autres du regret : elle fut une expérience tragique, mais reste une expérience qui compte, parce qu’elle nous démontre l’Erreur et par cela, certains moyens de l’éviter de nouveau.

Nous tombons directement dans le tragi-comique lorsque nous abordons la IIIème République. Comique par beaucoup de côtés paradoxaux et, en premier lieu, parce que le responsable n°1 de cette République n°3 fut un monarchiste convaincu : Foutriquet, autrement dit Thiers. Sous de tels auspices que pouvait-on espérer ? La situation tourna rapidement au tragique. Ce foutriquet, avec l’aide de Gallifet, commença par égorger cinquante mille vrais républicains – de la Sociale.

En 1840 ce Foutriquet avait écrit : « C’est calomnier un gouvernement quel qu’il soit de supposer qu’il puisse un jour chercher à se maintenir en bombardant sa capitale ». En 1871 il bombarda « sa capitale » pendant deux mois. Pour un coup d’essai, c’était un coup de maître.

Mais, si un Thiers fut en tous points coupable de canaillerie ; si, domestique bassement fidèle des puissances d’argent, il assura pour leur compte la plus odieuse des polices, il faut reconnaître qu’il ne trompait personne. Tout le monde savait que Thiers était l’homme de la finance, imposé par la finance.

Par la suite, ils furent nombreux, les imitateurs du Foutriquet, dans la IIIème République : Gambetta, Poincaré, Loucheur, Deschanel, Doumer, Doumergue, etc... Ceux là, ce sont les plus connus, ceux dont les noms resteront gravés dans l’Histoire en marques indélébiles ; tous, valets avoués et payés par la haute finance.

Mais plus redoutables et plus coupables sont ceux qui se sont ornés d’une auréole, grâce à une éloquence et une érudition qui leur permettaient de faire résonner l’espérance aux oreilles du Peuple, Jésus-Christs modernes, ils crucifièrent le peuple au lieu de se laisser crucifier.

Dans l’histoire politique du monde, ils se chiffrent par milliers, tous ceux qui ont accédé au pouvoir par les chemins sentimentaux qui mènent au coeur des peuples et en même temps, hélas, à la trahison de ces derniers.

Consultez le passé. Nous allons citer quelques exemples pris entre mille et mille. Vous, qui croyez encore à la bonne foi de certains gouvernants, ou futurs gouvernants, faites comme nous : plongez dans le passé de l’individu en question, recherchez ses écrits et ses actes passés, confrontez-les avec ses écrits et ses actes présents, et concluez, sans méchanceté, mais avec sincérité. D’avance nous vous prévenons : chez tous, chez tous sans exception, qui ont été au pouvoir ou qui se sont approchés du pouvoir, vous trouverez les mêmes mensonges, les mêmes trahisons, la même façon (brutale ou graduée) de virer de bord et de combattre aujourd’hui ce qu’ils préconisaient hier.

Briand qui, à force d’hypocrisie, s’est fait appeler le « pèlerin de la paix », écrivait le 21 juin 1901, dans La Lanterne : « Il n’est pas un gouvernement, pas un monarque, pas un despote, qui oserait déclarer la guerre, s’il ne comptait pas sur la veulerie du peuple pour favoriser ses projets homicides, si le signal de la guerre devait être celui de la Révolte ». Huit ans plus tard, Président du Conseil, il avait changé d’opinion de manière formelle : « Et si par malheur, disait-il, les événements le voulaient, tous les Français, sans exception, seraient debout, unis fraternellement, oubliant les discordes du passé, les nuances d’opinion, marchant tous pour la défense de la patrie menacée et assurant ainsi le succès de nos armes » (Octobre 1909). Et ceci n’est rien encore : lui, qui connaissait les véritables raisons de la guerre, lui qui en connaissait les vrais coupables, il osa accepter la présidence du Conseil de 1915 à 1917.

Mais le « pèlerin de la paix » ne devait pas se contredire sur ce seul terrain. De 1892 à 1899, apologiste de la révolte et de la grève générale, par la parole et par la plume, il s’était laissé aller dans un discours important jusqu’à dire : « Allez-y (à la bataille révolutionnaire) avec des piques, des sabres, des pistolets, des fusils ; loin de vous désapprouver, je me ferais un devoir, le cas échéant, de prendre place dans vos rangs ». En 1907 il est Ministre de l’Instruction publique ! Justement les instituteurs cherchent à améliorer leur sort. Ils profitent de ce que Briand, le propagandiste de la grève, est au pouvoir, pour faire leur grève, espérant que loin de les désapprouver... « C’est une erreur de jeunesse » dit notre ministre, et il fait mettre incontinent en geôle les meneurs. En 1910 Briand est de nouveau Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur. Eclate la fameuse grève des cheminots. Pour la briser, il fait ce que nul ministre réactionnaire n’oserait : il mobilise les cheminots sur place et là aussi les « meneurs » vont faire connaissance avec les cellules.

Toute sa vie Briand conserva l’étiquette de socialiste indépendant (ô combien). Tellement indépendant, ce socialiste, de l’idée qu’il disait représenter, qu’il collabora avec toutes les têtes marquantes réactionnaires du Parlement : Clemenceau, Poincaré, Laval, Tardieu, etc. Le pouvoir avait à tel point transformé cet ex-révolutionnaire qu’il ne conservait plus aucune dignité. Painlevé, en 1913, osa dire publiquement à Briand : « Tant que vous serez au pouvoir, il y aura quelque chose de pourri dans notre nation. Je me refuse à participer à l’apothéose de l’immoralité publique ». En 1925, le Président Painlevé, pour des raisons politiques, fait appel à la collaboration de Briand et, tout naturellement, ce dernier accepte le ministère des affaires étrangères !

Nous n’avons pas pris Briand comme exemple par pur hasard, mais bien parce que parmi les renégats il fut des plus propres. Son nom n’a pas été rencontré dans les carnets de chèques des magnats de la finance. L’ambition de gouverner seule paraît l’avoir rivé aux postes directeurs.

Rejeté du parti socialiste, il ne fut pas un élément de désordre dans le mouvement de la classe ouvrière qui l’avait vomi avant son ascension pleine et entière au pouvoir. Il fut donc moins dangereux dans sa traîtrise que certains chefs de partis dits de gauche, qui, par leur « attitude diplomatique », engagèrent la politique du parti et dénaturèrent l’idée même qui l’avait fait naître. Tel un Blum, président de la Section Française de l’Internationale Ouvrière.

Nous pouvons accuser Blum de trahir l’idée socialiste qu’il disait représenter, parce qu’il disposa en France d’une influence considérable, de l’appui total du prolétariat et des forces militaires et policières de la nation. Avec cela il pouvait permettre à la classe prolétarienne de conquérir sa complète émancipation. Il pouvait aussi, sur le plan international, faire jouer la décision en faveur de la Révolution espagnole. Par son incurie, par sa lâcheté, par ses incompréhensibles reculades, il a permis au fascisme de régner totalement sur l’Europe continentale. Il a une grande responsabilité dans le déchaînement de la guerre dont nous subissons les conséquences.

Déjà, en 1914, il fut partisan de l’Union sacrée. En 1938, après Munich, ses sentiments furent partagés « entre un lâche soulagement et la honte ». Socialiste de l’Internationale ouvrière, comme il disait, devenu maître du Pouvoir en 1937, il laissa au patronat le soin de diriger économiquement le pays. En juin 1936, il s’ingénia à faire cesser les grèves et à faire de l’Etat un arbitre qui, par sa position, jouait généralement contre les revendications ouvrières. Athée, partisan de l’Education rationnelle, il laissa entre les mains des congrégations religieuses l’éducation et l’instruction de plus d’un million d’enfants. Il n’osa même pas toucher à l’école confessionnelle d’Alsace-Lorraine !

Démocrate, socialiste, anti-fasciste, il laissa l’industrie française livrer journellement des millions de tonnes de fer à l’Allemagne hitlérienne.

Nous jugeons inutile d’éplucher davantage le cas Blum. Il suffit déjà, pour un chef de parti socialiste affilié à l’Internationale ouvrière, d’être devenu chef de gouvernement, collaborant avec tous les partis ennemis de la classe ouvrière. N’oublions jamais que ce fut lui qui osa supplier les Flandin, les Reynaud, les de Kérillis, de faire l’Union Sacrée en 1938 ; lui, Blum, qui avait jeté à la face de ces chacals, dans une séance historique, en son nom et au nom de la classe qu’il représentait, le fameux « Je vous hais ! ».

Blum n’est pourtant pas un « vendu » au sens strict du mot. Il n’est pas tombé lui non plus dans la vénalité. Il a même eu le courage, malgré les offres qui lui étaient faites par ailleurs, de rester à la tête de son parti. Ce n’est pas un vulgaire arriviste dans le genre d’un Laval, d’un Doriot, d’un Marquet, d’un Déat et de tant d’autres. Nous pourrions nous demander pourquoi des hommes de telle valeur trahissent au moment même où la gloire les appelle dans un autre sens, si nous ne connaissions pas parfaitement la corruption du Pouvoir. Corruption lente qui agit par grignotage : d’abord, par des concessions faites un peu à tous pour « arriver », pour « ne pas effrayer » : ensuite, pour des raisons « stratégiques », pour trouver des alliances avec les uns ou les autres. Et aussi par l’ isolement de plus en plus grand, au fur et à mesure que l’on monte dans la hiérarchie du pouvoir.

C’est ainsi que nous voyons des cas contradictoires se produire par ce jeu : des hommes de la Réaction qui appliquent une partie des programmes libéraux. (C’est Poincaré qui applique le premier les impôts sur le revenu. Tardieu mit en fonction la loi sur les assurances sociales. Laval signa le pacte franco-soviétique, etc.)

Blum n’a pas failli à la règle commune : par ses concessions, par ses marchandages, par ses reculades et ses tractations, par sa diplomatie secrète, il s’est rendu coupable d’avoir, non seulement brisé la Révolution naissante de 1936, mais encore d’avoir fourni des armes à la Réaction.

Etudions un autre cas : la politique du gouvernement bolchevique depuis 1918.

La révolution russe, par sa doctrine communiste, apparut aux peuples du monde entier comme l’espérance ultime ; elle devait réaliser ce que 1789 avait proclamé.

Les principes généraux étaient les mêmes, mais approfondis et précisés. Hélas ! Il y eut une contradiction, une seule : la théorie communiste amenait l’homme aux confins de la liberté individuelle ; mais, la pratique politique commençait par la Dictature du Prolétariat. Deux idées qui s’opposent absolument, l’une étant la négation du pouvoir, l’autre l’affirmation absolue d’un pouvoir. Ainsi commencée la Révolution russe devait succomber. Effectivement, après quelques années de chaos, après que les meilleurs éléments qui essayaient de jeter le prolétariat russe dans la voie de la vraie liberté eurent été définitivement éliminés, la Révolution se transforma en Régime. L’ordre, il est vrai, n’était plus le même qu’auparavant, le pouvoir avait changé de mains mais la Forme restait la même. Le nouveau régime conservait les classes sociales qui n’avaient ni les mêmes droits, ni les mêmes devoirs, ni les mêmes intérêts. Le nouveau régime conservait la magistrature, la police, l’armée, bien que son chef suprême eût dit : « Le parti veut une République prolétarienne et paysanne plus démocratique, dans laquelle la police et l’armée permanente seront remplacées par l’armement du peuple. » (Discours de Lénine, 29 avril 1917).

Peu à peu la Russie dite « communiste » créa une des plus formidables armées du monde et une des polices les plus puissantes et arbitraires : la « Tchéka » et le « Guépéou ».

La liberté d’opinion, de presse, de parole, conquêtes primordiales de toute révolution, fut totalement supprimée et les chefs politiques au pouvoir châtièrent, non seulement les contre-révolutionnaires, mais surtout les éléments révolutionnaires les plus avancés, qui avaient fait leurs preuves, mais voulaient corriger les erreurs manifestes et réagir contre les abus du nouveau régime.

Nous avons vu le chef suprême, Lénine, rétablir le petit commerce, cette inutilité sociale absolue, ce chancre rongeur de tout idéal social, réfuté sous toutes ses formes par les théoriciens communistes, Lénine compris.
Nous avons assisté au combat à mort auquel se sont livrées les différentes tendances du parti communiste russe pour accéder au pouvoir. Nous avons vu passer par les armes ceux qui, promoteurs du régime bolchevique et dirigeants de la première heure, avaient aussi, en d’autres circonstances, assassiné les meilleurs amis de la Révolution. Toutes ces luttes intestines, toute cette violente imposition de la volonté de quelques-uns, au sein de leur propre parti, eurent lieu au nom d’une idée qui disait que « Tous avaient droit à tout » : du droit de parler, d’écrire, de discuter, de raisonner, d’agir etc... au droit de manger, de s’instruire, de se divertir, etc...

Nous voyons aujourd’hui la pratique politique communiste recevoir le plus terrible et douloureux démenti que l’Histoire ait jamais enregistré. Vingt années de régime communiste auraient du donner, d’après les augures politiques du parti, une Société presque idéale : un état détaché et presque sans rapports sociaux avec le reste du monde capitaliste. Au lieu de cela, nous trouvons une Russie communiste engagée dans la plus sauvage, meurtrière et inutile des guerres ; et cela, par un jeu de diplomatie secrète dont elle est en grande partie responsable. Par un paradoxe phénoménal, la Russie bolcheviste se trouve être non seulement l’alliée mais le rempart de la nation la plus férocement conservatrice : les Etats-Unis. C’est la jeunesse prolétarienne bolcheviste russe qui défend, jusqu’à l’anéantissement complet, les coffres-forts anglo-américains. C’est l’effort, le travail, le sacrifice de vingt années et de cent quatre-vingt millions de prolétariens bolchevistes russes qui sont gaspillés en quelques mois dans une guerre provoquée par des intérêts de groupes capitalistes.

Voilà où le Pouvoir, et ceux qui s’en sont servis, ont entraîné l’idée qui avait animé la plus grande et la plus complète Révolution que l’on ait connue à ce jour [3].

Le cadre que les nécessités imposent à notre développement est trop étroit pour que nous nous étendions davantage sur cette partie. Mais nous pensons avoir atteint notre but : dénoncer les coupables. Ce n’est pas tel ou tel personnage que nous jugeons coupable de l’effroyable faillite sociale où le monde se débat mais tous les tenants et partisans du Pouvoir.

Récapitulons de manière à bien préciser notre pensée : Coupables sont tous les gouvernants qui, par leur attitude, ont trahi les idées d’humanité, de travail dans la Paix, de Progrès.

Donc, coupables sont tous les régimes de forme absolue, tels que : royauté, empire, dictature, fascisme.

Par conséquent, tous ces César, Néron, Ugolin, Napoléon, Mussolini, Hitler, Franco, Pétain, leurs égaux et leurs domestiques, tous traîtres à leurs paroles, à leur dieu, à leur patrie et aux hommes, ne sont que des criminels imposteurs, n’ayant pour toute gloire que le courage de porter sans faiblesse et sans honte le poids, tous les jours plus pesant, de l’énorme fardeau de leurs infamies.

Coupables sont, également, tous les régimes dits « libéraux » qui, n’osant plus cyniquement approuver guerres, contraintes et exploitation, oeuvrent par le mensonge et l’hypocrisie. Coupables ces députés de la première, deuxième et troisième République Française, de la Social-démocratie allemande, des USA, etc. ; de toutes les constitutions chèvre-choux d’Angleterre, de Belgique et d’autres pays, tous sombres et funestes canailles, moitié valets, moitié brigands, qui ont aidé aux mêmes crimes, aux mêmes horreurs.

Coupable, enfin, le régime bolchevique ; coupable lui aussi d’avoir appliqué la contrainte au peuple et d’avoir déchaîné la guerre : 1920, guerre à la Pologne ; 1939-1940, guerre à la Finlande, à la Pologne, etc., et, pour résultat final, guerre contre l’Allemagne. Lénine, Trotski, Staline et leurs collaborateurs directs, sont tous coupables d’avoir accaparé le pouvoir, de s’être servis de la force brutale pour imposer leurs propres volontés, d’avoir par le système coercitif de tous les régimes (prison, déportation, peine de mort) empêché la Révolution russe de devenir une Révolution Sociale et Mondiale. Coupables, oui, tous, tous et tous, parce qu’ils furent les esclaves, conscients ou inconscients, intelligents et imbéciles, sincères et hypocrites, du Pouvoir, cette lèpre sociale.

Pourtant, il y eut des sincères, des probes, des incorruptibles, parmi ceux qui, encore loin du Pouvoir, menaçaient de vengeance populaire ceux qui le détenaient. Puis, eux aussi s’en approchèrent. Déjà avant de l’étreindre, ils changeaient. Il y a plus de cent cinquante ans, Kant disait dans une de ses études philosophiques : « La possession du pouvoir corrompt inévitablement le libre jugement de la raison. »

Oui, Le Pouvoir corrupteur, c’est-à-dire, la Forme qui régit nos existences : c’est cela qu’il faut supprimer.

[|CHAPITRE IV|]

[|Raisonnons encore|]

Tous ceux qui ont détenu et qui détiennent le pouvoir, qu’ils soient philosophes, militaires, poètes ou savants, empereurs, rois, dictateurs, ministres ou représentants du peuple, tous, disons-nous, et dans toutes les parties du monde, sans exception, par gloriole, intérêt, incapacité, inconscience, lâcheté ou vénalité, ont mis leurs peuples dans l’obligation de guerroyer ; tous ont pratiqué l’incohérence, quand ils nous promettaient de faire régner la Raison.

C’est par milliers que nous pourrions citer des exemples de cette incohérence, de ce désordre de l’organisation mondiale autoritaire, depuis l’employé du fisc qui réclame un demi franc d’impôt au contribuable à l’aide d’une lettre timbrée à un franc au nom de l’intérêt de l’Etat, jusqu’au Chef du gouvernement qui prêche la guerre, pour, dit-il, avoir la paix.

En 1937, dans tous les pays du globe, on parlait de surproduction ; on arrêtait les machines ; on brûlait le café et le blé ;on arrachait des vignes et des cannes à sucre ; on détruisait le coton, etc. La même année une conférence internationale qui réunissait les savants les plus autorisés du monde entier, reconnaissait que soixante pour cent de la population terrestre était sous-alimentée et insuffisamment protégée des rigueurs de la température.

De 1918 à 1939, le chômage ne fit qu’augmenter dans tous les pays dits civilisés (sauf dans deux pays : l’Allemagne et la Russie dont l’activité était absorbée par la préparation de la guerre actuelle). Des millions d’hommes de tous les métiers restaient contre leur volonté les bras croisés. Mais des millions de taudis continuaient à servir d’asile à des millions d’êtres humains ; des villes insalubres empoisonnaient peu à peu leurs habitants ; les écoles restaient insuffisantes, les hôpitaux rares, les bibliothèques inexistantes, etc., etc.

Inutile de citer davantage. Chacun peut, en dehors de ces exemples mondiaux, se remémorer des faits internationaux, régionaux, communaux, qui démontrent, non seulement dans le présent, mais aussi dans le passé le plus lointain, que tous les gouvernants de toujours, que toutes les administrations gouvernementales passées et présentes, sous tous les régimes et sous tous les cieux, ne règlent la vie des peuples que d’une manière absolument incohérente, exactement contraire à la raison et aux nécessités.

Est-ce dire que tous les gouvernants et fonctionnaires du monde entier sont des fous et des inconscients ? Est-ce dire que tous vont à la recherche systématique du « mal faire » ? Est-ce dire qu’ils sont tous ignorants et incapables ?

Oui et non. Et nous nous expliquons. La forme sociale, nous le répétons, est mal faite. Ce n’est pas par sa nature qu’un fauve tourne en rond : c’est seulement lorsqu’il est en cage, et que cette cage est ronde. L’homme est dans le même cas. Depuis qu’il vit en société, il s’est fait une cage, c’est sa forme sociale : l’Autorité. Mais comme sa nature est de vivre libre, ce n’est pas en changeant de cage, c’est-à-dire d’autorité, qu’il sera heureux,mais en la brisant à jamais.

L’autorité, c’est la hiérarchie : chefs, sous-chefs, esclaves ; c’est, par ce fait, la négation absolue du mérite individuel.

Effectivement, pour rester chef ou pour le devenir, il faut non pas travailler, s’employer au bien social, mais s’entendre avec son supérieur, le bien servir, savoir se faire valoir, soit : conspirer, comploter, calculer, médire, trahir, aduler. C’est la raison qui fait que presque toujours nous voyons surgir à la tête des nations, comme à la tête des entreprises, des incapacités techniques notoires ; mais à côté de cela, des diplomates de premier ordre. Demandez à Mussolini, à Pétain, à Franco, à Hitler, à Churchill ou à Staline, des plans pratiques et directs sur la construction d’une cité, d’une ligne de chemin de fer. Ils vous renverront, après quelques considérations générales, à des techniciens de leur entourage. Mais demandez-leur comment on se débrouille pour faire déclarer une guerre par « l’ennemi », et tous vous indiqueront, avec les moindres détails, leurs combines et leurs pièges qui permettent de « refaire le voisin » par un merveilleux tour de passe-passe, dont chacun d’eux possède le secret.

C’est aussi à l’autorité, base, dit-on, de toute société, que nous devons les positions sociales renversées :

Les producteurs (ouvriers, paysans, artisans, techniciens, savants) restent à leur niveau des classes sacrifiées. Mal rétribuées, accablées de besognes, elles produisent tout, mais consomment très peu par manque de ressources et ne possèdent que des places de dernier plan dans la direction de la nation.

Les parasites (patrons, commerçants et intermédiaires de tous ordres, rentiers, fisc, armée de métier, police, magistrature de tout acabit, hauts fonctionnaires et gouvernants), membres de ces classes privilégiées par leurs gros gains et leurs besognes faciles autant qu’inutiles, ne produisent rien, mais consomment beaucoup, gaspillent et possèdent toutes les places de direction et de premier ordre dans la nation. Ce sont ces classes qui, n’entrant pas dans le cycle de la production, ne sachant pas construire, canalisent toute la production vers elles. Ce sont elles qui, par leur situation, sont des germes de décomposition sociale. Ce sont elles qui prennent les premiers rangs dans « l’organisation » de toutes les nations dites civilisées.

Nous constatons donc que par la forme autoritaire (libérale ou dictatoriale, peu importe) ceux qui ont et qui peuvent prendre le pouvoir sont les éléments les plus rusés, les plus faux, les plus gourmands et les moins connaisseurs du milieu social. Il n’est pas étonnant après cela, qu’ils deviennent les plus nuisibles. Et si par des circonstances exceptionnelles, un élément sain s’égare dans ce milieu, il est vite bousculé, écoeuré ou contaminé par la norme. De toute façon, il disparaît.

Les prédicateurs et les profiteurs de toutes les tendances autoritaires nous ont démontré leur hypocrisie et leur incapacité à diriger non seulement économiquement, mais aussi moralement ce qu’ils appellent leurs peuples. Par leurs actes, ils détruisent leur propre morale. Ils se prosternent devant Dieu qui aurait fait dire « Tu ne tueras point » mais ils déclenchent des tueries que Satan lui-même réprouverait. Ils n’ont, disent-ils, qu’un souci : la paix, mais ils ont une activité primordiale : la guerre. Justice ! Nous voulons la justice pour tous, hurlent-ils dans les oreilles du peuple quand ils attendent de lui le pouvoir ; et dès qu’ils le possèdent, ils n’ont plus qu’une idée : le conserver au prix de l’arbitraire le plus absolu. La misère est une calamité sociale ; l’homme qui travaille doit pouvoir manger et faire manger les siens sans souci du lendemain ; cela, c’est le programme de tous, du plus autoritaire au plus libéral. Mais tous vivent de l’exploitation de l’homme par l’homme et l’approuvent.

A nous tous donc, puisque eux ne le veulent ni ne le peuvent, à nous de renverser la vapeur !

Devant l’immense catastrophe qui nous entraîne, nous devons réagir. Il n’est pas possible que l’humanité sombre au moment où elle possède tous les moyens de vivre paradisiaquement.

Puisque l’autorité et ses partisans ont fait faillite, passons-nous d’elle et d’eux.

Puisque ceux qui prétendaient nous diriger vers les sommets, nous pilotent dans des descentes – à tombeaux ouverts – rejetons nos guides.

Prenons le contre-pied de la forme autoritaire qui, jusqu’à ce jour, nous a été fatale.

Dirigeons-nous, nous-mêmes, directement.

Car, s’il est difficile à un homme d’Etat qui n’a jamais travaillé effectivement, de faire une oeuvre constructive, pratique, minutieuse, utile, cela est au contraire d’une simplicité enfantine au producteur qui, tous les jours de sa vie, réalise une tâche concrète.

La réalisation d’une tâche est la chose la plus cohérente, la plus suivie : celle qui démontre par le fait accompli, l’erreur ou la raison théorique. Par cela, le plus ignorant des ouvriers agit socialement bien davantage que le plus averti des politiciens, parce qu’il produit, il construit, il réalise.

Malgré toutes les incohérences de la politique sociale, le producteur a construit, il a fait progresser l’humanité à pas de géant. C’est grâce au producteur (savant, professeur, ingénieur, ouvrier de ville et de campagne) qu’existent : l’auto, le rail, l’avion, le téléphone, la radio, le microscope, le télescope, etc. C’est grâce au producteur que la chimie, la bactériologie, la chirurgie, l’agriculture, l’industrie, étendent tous les jours un peu plus leurs connaissances.

Et tout cela dans une société boiteuse, dont les organisateurs dérangent, bousculent, chamboulent à tout instant ceux qui ne pensent qu’à produire utilement.

C’est une des meilleures preuves pratiques que nous possédons, pour affirmer que puisque les producteurs ont été capables, malgré toutes les incohérences sociales, de produire, et de produire en progressant en qualité, en quantité et en nouveauté, ils sont capables de réaliser eux-mêmes, et beaucoup mieux que tout autre, leur organisation sociale, économique et culturelle dont les parties sont inséparables parce que s’interpénétrant.
C’est de l’usine, du champ, du laboratoire et de la chaire professorale que la société doit s’ordonner et non de la chaire politique, de la banque, de la bourse ou de l’armée.

C’est donc une Révolution totale que nous préconisons. Révolution totale, non par un changement d’hommes, mais par un changement complet des Institutions sociales qui amènera obligatoirement un changement complet des hommes vivant dans ces institutions.

Supprimez un général, dix généraux, mille généraux, vous aurez toujours des guerres, parce que d’autres se précipiteront pour prendre leurs places.

Mais supprimez l’armée et les fabrications de guerre : immédiatement vous n’aurez plus de généraux, ni, résultat plus intéressant encore, plus de guerres.

Supprimez un banquier, dix banquiers, mille banquiers, vous ne supprimerez pas la spéculation parce qu’immédiatement, les places vides seront de nouveau occupées. Mais supprimez la banque, la bourse, l’agiotage, l’intérêt, et non seulement vous supprimerez banquiers, agioteurs et spéculateurs, mais encore une partie de l’exploitation de l’homme par l’homme, etc...

C’est pour cela que nous répétons et répèterons sans cesse : changez les Institutions qui gouvernent les hommes et immédiatement les hommes commenceront à changer.

C’est par la Révolution que se fera l’Evolution.

Mais la vraie Révolution n’a encore jamais été faite. Les peuples se sont parfois rebellés : excédés d’un pouvoir trop autocrate, ils ont abattu ceux qui le détenaient pour le remettre aux mains de nouveaux gérants qui se contentaient de changer les dispositions de quelques lois et s’installaient tout simplement dans les fauteuils encore chauds du passage de leurs prédécesseurs [4].

Voilà ce qu’il ne faut plus faire.

Il faut que les peuples fassent cette fois-ci une Révolution complète. Le Centralisme, c’est-à-dire le pouvoir entre les mains de quelques-uns, avec ses idées, ses formes, ses organisations, ses organes, ses institutions, a prouvé et prouve, hélas ! encore, non seulement son incapacité totale, absolue, mais sa nocivité pour l’espèce humaine, en lui permettant, en lui préparant un terrain propre au développement de tous ses mauvais instincts. Passons donc à l’idée opposée.

Le pouvoir entre les mains de tous, autrement dit : suppression entière de l’idée d’autorité. L’instauration du fédéralisme. Voilà ce qu’il faut.

Vivons dans une société où tout être humain a la même utilité sociale, l’utilité identique à celle de son semblable. En effet, si le travail du terrassier nécessite moins d’intelligence que celui de l’architecte, l’un ne peut se passer de l’autre. Pendant que l’un dessine, l’autre creuse. Deux travaux différents mais deux tâches essentielles d’égale utilité.

Vivons dans une société où tout être humain a sa place productive et où chacun participe activement à l’ordre social par toute sa puissance individuelle.

Il suffit pour cela de faire la Grande Révolution, la première, la seule qui permettra au genre humain d’évoluer sûrement vers l’idéal : la Révolution qui renversera tous les pouvoirs et qui n’en installera aucun autre à la place.

[|CHAPITRE V|]

[|Conclusion|]

Nous sommes obligés de reconnaître qu’il n’a jamais existé de gouvernement juste, c’est-à-dire satisfaisant pour tous et même satisfaisant pour les majorités [5].

D’autre part, la loi, par sa rigidité, ne tient compte d’aucun cas particulier. L’individu est sacrifié à la loi, lorsqu’en définitive la loi devrait servir à l’individu, l’aider à vivre.

Jusqu’à présent on a cherché à remédier aux défauts des lois en y ajoutant d’autres lois. Les résultats ont toujours été désastreux, et c’est par ces systèmes que les Républiques sont arrivées à employer des moyens dictatoriaux (décrets, vacances de chambres, directoires) et ont préparé les chemins aux dictatures et au fascisme, sa dernière expression.

De même qu’on ne peut prétendre remédier aux méfaits de la guerre en faisant la guerre, on ne peut remédier aux méfaits des lois en édictant de nouvelles lois.

La loi est une contrainte. Au mieux, elle ne peut être, par le jeu que nous expliquons (note 4) que l’expression d’une minorité infime, et le plus souvent, par un jeu de marchandages et d’intérêts, la volonté d’expression d’un simple groupe d’individus.

Par cela il est impossible que la loi existe en un milieu qui veut vivre dans la fraternité et dans la liberté. La logique impose donc le raisonnement suivant : des sociétés embouteillées par les lois, il faut passer aux sociétés sans lois, ce qui ne veut pas dire sociétés inorganisées.

Du centralisme, c’est-à-dire l’organisation sociale dans les mains de quelques-uns, passons au fédéralisme, au syndicalisme et au communalisme : l’organisation sociale dans les mains de tous [6].

Des valeurs fictives, basées sur le bénéfice autrement dit sur l’exploitation de l’homme par l’homme : rente, bourse, banque, commerce, etc..., en un mot tout ce qui représente l’Intérêt, passons à l’unique valeur réelle : le travail productif, c’est-à-dire le travail de tous dont le produit se répartit également à tous [7].

Cette société nouvelle, dont nous donnons les bases à la fin de cette brochure*, possède des rouages beaucoup moins compliqués que celle dans laquelle nous vivons, elle est donc plus simple, plus facile à organiser. L’organisation est rationnelle, parce qu’elle s’appuie sur la logique et sur les réalités.

Par sa souplesse elle permet la satisfaction des besoins économiques et intellectuels de tous les individus. Par sa conception extrême de la liberté, elle permet l’acheminement continuel vers le progrès sous toutes ses formes.

Pour la réaliser, il faut une Révolution.

La Révolution doit se préparer sur le même plan de logique et de réalité que la société à venir.

La Révolution ? Oui ! Mais quand et comment ?

Quand tous ceux qui pensent comme nous, voudront joindre leurs activités à la nôtre, unir leurs efforts aux nôtres pour créer une force capable au moment propice de canaliser les remous populaires vers la destruction de toutes institutions de servitude et vers l’organisation fédérale syndicalo-communaliste, qui permettra à tous de travailler alors à l’évolution générale.

C’est une question de forces à créer.
C’est une question de circonstances à faire naître.

C’est à quoi nous nous attachons. Déjà est en marche la Fédération Internationale Syndicaliste Révolutionnaire, soutenue par un certain nombre de groupes dont la philosophie est quelquefois différente, mais dont la construction économique et culturelle s’avère identique.

Que tous ceux qui sont avec ou près de nous, viennent nous y rejoindre et il est probable que, dans les prochaines révoltes populaires, l’organisation sociale que nous préconisons vaincra toutes les coalitions.

A l’oeuvre donc ! Nous ne demandons pas l’unité d’action, ni de pensées, mais nous demandons l’Union dans l’Action, l’identité des points « intransigibles » dont nous répétons l’essentiel :

Nous voulons la paix sur notre globe, paix sans canons, sans munitions, sans fabriques d’armements, sans maréchaux, sans généraux, sans soldats.

Nous voulons aussi la Paix dans la Paix, c’est-à-dire suppression des inégalités sociales.
Travail pour tous, produits pour tous.

Nous voulons la liberté que nous définissons par ce critère : « La liberté consiste à faire ce qui plait à l’individu sauf ce qui peut porter préjudice à tout autre individu ».

Trop simple, trop beau, dites-vous ? C’est vrai, beau et simple, mais Jamais Trop.

FISR

Fédération Internationale Syndicaliste Révolutionnaire

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Notes :

[1On pourra lire à ce sujet l’interview d’André Arru, pour le numéro 13 (1995) de la revue Itinéraire consacrée à Voline, qui sera présentée sur ce site prochainement. En attendant, voici les quelques lignes concernant la contribution de Pierre Besnard : "Quant à la brochure Les Coupables, je l’ai rédigée seul, puis corrigée avec Voline, présentée à Pierre Besnard (qui demeurait à Bon-Encontre, à six kilomètres d’Agen) qui a voulu ajouter la dernière partie, le schéma de l’organisation sociale de demain. A mon retour, Voline était furieux après avoir pris connaissance de cet ajout et moi dépassé par le projet qui me paraissait peu convaincant. Après relecture, il fut décidé de la faire imprimer chez les frères Lion 5. Les fonds pour cette brochure sortaient de la poche des copains… Mais le commissaire de police de la sûreté, qui m’interrogea, n’en fut pas convaincu. Il écrivit dans son rapport : « Il est curieux de constater l’excellente qualité du papier employé et je ne serais pas étonné pour ma part de trouver à la tête de cette organisation des ressortissants d’une puissance étrangère ou des individus à sa solde désireux de créer le désordre par l’intermédiaire de ses partisans. »"

[2Lire les rapports du député Vigné d’Octon après ses voyages en Tunisie ; Le Crime du Congo , de A. Conan Doyle ; Erreurs et brutalités coloniales de Victor Augagneur ; les brochures de Spielman sur les spoliations d’indigènes, etc.


[3] Au nom des prétendues nécessités diplomatiques de la Russie (cette fameuse diplomatie secrète que les hommes de la IIIème Internationale avaient en différentes séances prérévolutionnaires juré de supprimer), les différentes sections de l’Internationale communiste ont, dans le monde entier, mené des campagnes qui paraissaient dirigées par l’incohérence en personne ; tantôt contre, tantôt pour la défense nationale de telle ou telle nation ; s’alliant un jour, en Allemagne, aux fascistes hitlériens contre les démocrates ; fêtant Laval à Moscou, le houspillant à Paris ; votant avec le Front Populaire en France, hurlant à l’unité, mais malmenant Blum et les socialistes dans la presse du parti ; fusillant les trotskistes et les anarcho-syndicalistes en Espagne ; combattant toutes les religions en URSS, mais tendant la main aux catholiques de France, etc.

[4] Nous avons une preuve palpable dans les organisations des Républiques qui sont exactement identiques aux royautés constitutionnelles, elles-mêmes très semblables aux royautés à chartes, etc. Voici résumé l’ordre hiérarchique de toutes ces sociétés : un homme représentatif à la tête de la nation, détenant plus ou moins de pouvoir exécutif. Des ministres, des fonctionnaires sur plusieurs échelles, des conseillers (chambres diverses), des magistrats, la police, l’armée. En France la « République Front populaire » avait un code dont les lois napoléoniennes formaient encore le fond.

[5] Ne parlons pas des régimes monarchiques ou dictatoriaux qui sont l’expression d’une infime minorité. Mais les Républiques qui prétendent par le système du vote représenter la majorité, que sont-elles en réalité ? Les représentants sont élus à la moyenne la plus forte de soixante dix pour cent de majorité soit trente pour cent de minorité. Les lois faites par les représentants du peuple sont adoptées avec un maximum de soixante et dix pour cent de majorité (à condition qu’elles ne soient faites ni par décrets, ni par commissions, mais par toute l’assemblée), soit encore trente pour cent de minorité qui, ajoutés aux autres, font soixante pour cent. Il en résulte que la loi, au mieux aller et avec le plus grand optimisme, représente quarante pour cent des votants. Mais pour être juste, il faudrait tenir compte des alliances, des absences, des marchandages, etc., ce qui doit ramener le pourcentage des satisfaits par la loi à environ dix pour cent.

[6] Il ne faut pas confondre le syndicalisme révolutionnaire qui permet à tout producteur de faire entendre et adopter son avis avec le syndicalisme réformiste (Jouhaux, Belin, Lagardelle), qui permet seulement aux chefs de garder leurs prébendes.

[7] Egal ne veut pas dire ici : même poids, même mesure, mais, suivant la satisfaction des besoins de chacun en rapport avec la production générale.