Finir les fers au pied, c’eût été le but d’une vie. Mais c’est une volière à barreaux. Indifférent, autoritaire, sans gêne, le bruit du monde fluait et refluait à travers le grillage ; le captif, au fond, était libre : il pouvait prendre part à tout, rien ne lui échappait au dehors ; il eût pu même déserter la cage ; les barreaux se distendaient sur la largeur d’un mètre ; il n’était même pas pris.

FRANZ KAFKA.

LE 8 AOUT 1945.

Ceci n’est pas une thèse. Car une thèse non seulement s’écrit de sang froid et avec toutes les précautions littéraires d’usage, mais encore nécessite une accumulation de références et de données plus ou moins statistiques à quoi je m’en voudrais de sacrifier le mouvement de révolte et de fureur qui me dicte ce texte. De plus, l’ancien public des thèses, désertant toute réflexion prolongée, se complait aujourd’hui dans la lecture des multiples " Digest " en circulation et dans le récit des intrigues sentimentales, diplomatiques et policières qu’une presse rompue à toutes les ignominies lui sert, chaque matin, avec le déjeuner.

Ceci n’est pas une thèse et ne se satisfait pas de n’être qu’une protestation. Ceci est ambitieux. Ceci demande à provoquer les hommes couchés dans le mensonge ; à donner un sens et une cible et une portée durable au dégoût d’une heure, à la nausée d’un instant. Les valeurs qui présidaient à notre conception de la vie et qui nous ménageaient, ça et là, des îlots d’espoir et des intervalles de dignité, sont très méthodiquement saccagées par des événements où, pour comble, l’on nous invite à voir notre victoire, à saluer l’éternelle destruction d’un dragon toujours renaissant. Mais à mesure que se répète la scène, n’êtes vous pas saisi du changement qui s’opère dans les traits du héros ? Il vous est pourtant facile d’observer qu’à chaque nouveau tournoi, Saint-Georges s’apparente sans cesse de plus près au dragon. Bientôt Saint-Georges ne sera plus qu’une variante hideuse du dragon. Bientôt encore, un dragon camouflé, expert à nous faire croire, d’un coup de lance, que l’Empire du Mal est terrassé !

Le 8 Août 1945, restera pour quelques uns, une date intolérable. Un des grands rendez-vous de l’infâmie fixés par l’Histoire. Les journaux rapportent avec délices les effets de la bombe atomique, futur instrument de polémique, de peuple à peuple. Les émissions radiophoniques de la soirée annoncent l’entrée en guerre de l’Union Soviétique contre les cendres et les ruines du Japon. Deux événements, d’ampleur inégale sans doute, mais qui participent de la même horreur.

L’opinion mondiale s’était, il y a dix ans, dressée frémissante pour protester contre l’usage de l’ipérite par les aviateurs fascistes lâchés sur l’Éthiopie. Le bombardement du village de Guernica, rasé au sol par les escadrilles allemandes en Espagne, a suffi à mobiliser - dans un monde encore fier de sa liberté - des millions de consciences justes. Quand Londres, à son tour, fut mutilée par les bombes fascistes, on sut de quel côté de l’incendie se situaient les valeurs à défendre. Puis l’on nous apprit que Hambourg brûlait du même feu que Londres, l’on nous instruisit des bienfaits d’une nouvelle technique de bombardement appelée " bombardement par saturation " à la faveur de laquelle d’immenses zones urbaines étaient promises à un nivellement inéluctable. Ces pratiques perfectionnées, ces suprêmes raffinements dans le meurtre n’avaient rien qui pût rehausser la cause de la liberté, le parti de l’homme. Nous étions plus que quelques uns, ici, en Grande Bretagne, en Amérique, à les tenir pour aussi détestables que les diverses formes de supplice mises au point par les Nazis. Un jour, c’était une ville entière qui était " nettoyée " par un raid de terreur. Le lendemain, une gare où s’entassaient des milliers de réfugiés, est, grâce à un super-viseur scientifique, criblée à mort. Ces jeux inhumains apparaissent soudain dérisoires, maintenant que la bombe atomique a pris service et que des bombardiers démocratiques en essaient les vertus à même le peuple japonais ! Qu’importe en effet l’assassinat prémédité de quelques dizaines, de quelques centaines de milliers de civils japonais. Chacun sait que les japonais sont des jaunes et, par surcroît d’impudence, de méchants jaunes, - les chinois représentant les jaunes " gentils ". Un personnage qui n’est pas un " criminel de guerre " mais l’Amiral William Halsey, n’a-t-il pas déclaré : " Nous sommes en train de brûler et de noyer ces singes bestiaux de Japonais à travers tout le Pacifique, et nous éprouvons exactement autant de plaisir à les brûler qu’à les noyer ". Ces mots exaltants et rassurants quant à l’idée que les chefs militaires veulent bien se faire de la dignité humaine, ces mots ont été prononcés devant un opérateur d’actualités ...

Saint-Georges exagère. Il commence à nous paraître plus répugnant que le dragon.

* * *

Au point auquel nous ont portés les derniers développements de la politique et de la guerre, il est indispensable d’affirmer que le bien-fondé d’une cause doit se juger, essentiellement et d’abord, sur les moyens qu’elle met en œuvre. Il est indispensable d’établir, au profit des causes qui risquent encore d’en appeler au meilleur de l’homme, un inventaire des moyens non-susceptibles d’obscurcir le but poursuivi. Le recours à la délation face à une nécessité passagère, se traduit, en peu de temps, par une administration de la délation. Il se forme aussitôt chez une partie des citoyens, un pli de la délation, - chez l’autre partie, une hantise de la délation. Voulez-vous aiguiller le débat vers les fins ultimes desquelles chacun se réclame, on se lèvera, en inspectera le pilier et l’aspect de l’escalier, on fermera ensuite la porte à double tour et l’on ne s’exprimera qu’en termes mesurés et selon un mode d’esprit devenu subitement académique. Le moyen est passé à l’état d’institution. Il coupe en deux la vie d’une nation, la vie de chaque homme. Et il en va de même des autres moyens volés à l’ennemi pour mieux le dominer et le détruire, mais dont on découvre - à victoire remportée - qu’ils ont été élevés au rang de difformités nationales, de tares intellectuelles soigneusement protégées contre les révoltes possibles de la raison. C’est ainsi que le culte de l’infaillibilité du chef, le renforcement délirant des fausses hiérarchies, la mainmise sur toutes les sources d’information et tous les instruments de diffusion, l’organisation frénétique du mensonge d’État à toutes les heures de la journée, la terreur policière croissante à l’égard des citoyens attachés à leur relative lucidité, - sont devenus des formes communément admises du progrès politique et social ! Et c’est précisément contre un si puissant concours d’aberrations qu’il faut nous répéter, sans répit, l’évidence suivante :

Que le prolétariat ne saurait songer a s’élever en recourant aux moyens par lesquels ses ennemis s’abaissent. Qu’une sorte de socialisme qui devrait son avènement à des prodiges d’intrigue, de délation, de chantage politique et d’escroquerie idéologique, serait vicié à l’origine par les instruments mêmes de sa victoire, et l’homme et les peuples pécheraient par excès de candeur s’ils en attendaient autre chose qu’un changement de ténèbres.

Le 8 Août 1945, alors que fume encore la plaie béante d’Hiroshima, ville-martyre choisie pour l’essai de la première bombe atomique, la Russie de Staline assène au Japon le fameux coup-de-poignard-dans-le-dos breveté par Mussolini. Cependant celui-ci aurait tort de se retourner dans sa tombe, en rêvant de droits d’auteur. Car on ne s’est pas contenté de plagier ses beaux gestes ; on a voulu ajouter à son apport historique. Le texte de la déclaration de guerre soviétique nous informe en effet que cette entrée en guerre de l’URSS n’a d’autre but que " d’abréger la guerre " et " d’épargner des vies humaines " ! Trêve de petits moyens, - voilà donc une fin en elle-même, une fin dont nul ne contestera qu’il soit difficile d’égaler la noblesse. Et pendant des siècles à venir, les trouvères staliniens de la Mongolie extérieure auront loisir d’épiloguer sur le caractère pacifiste et humanitaire de la décision du Maître.

Le 8 Août 1945 est une des dates les plus basses dans la carrière de l’humanité.

DES GUERRES JUSTES ET DU DANGER DE LES GAGNER.

Plusieurs années avant que le monde ne soit précipité dans la guerre contre le fascisme, d’âpres discussions firent rage dans les mouvements de gauche entre adeptes du pacifisme intégral et militants de la lutte à mort contre la tyrannie. Un des thèmes qui revenaient le plus souvent dans ce long échange d’idées et d’arguments, était celui des " guerres justes ". Avec une habileté qui n’était pas toujours à toute épreuve, les pacifistes intégraux s’employaient à démontrer qu’il n’existait pas de guerres justes. Que prétendre combattre la tyrannie par la guerre c’était se livrer soi-même à la tyrannie d’un appareil militaire sans frein, de lois d’exception sans pitié, de politiciens investis des pouvoirs les plus arbitraires et plus ou moins dispensés d’en rendre compte. La guerre en elle-même et à elle seule, constitue une tyrannie qui ne le cède en rien à celle que vous vous proposez d’abattre, nous disaient sans nous convaincre les théoriciens du pacifisme intégral.

Ils se trompaient. Il existe des guerres justes. Mais le propre des guerres justes est de ne pas le demeurer longtemps.

N’oublions pas que les guerres " justes ", si elles produisent des Hoche et des Marceau, produisent par ailleurs des Bonaparte, ce qui est, pour elles, une façon particulièrement démoniaque de cesser d’être justes. Mais d’autre part - et en l’absence de tout Bonaparte à l’horizon - une guerre " juste " se distingue des ordinaires expéditions de brigandage, en ce qu’elle impose à ceux qui en prennent charge, un rythme et des exigences qui leur sont difficilement tolérables. Pour tenir en éveil une entreprise fondée sur la ferveur populaire, il faut que les équipes responsables de la conduite de la guerre aient la claire audace de laisser aux forces mouvantes sur lesquelles elles s’appuient, leur caractère de masses en combustion, - de masses en plein devenir et conscientes du sens de leur élan. Mais la règle persistante chez les meneurs de peuples - souvent même chez ceux qui semblent venir tout droit de la ligne de feu ou du meeting d’usine est d’user de leur poids hiérarchique pour ramener les forces motivantes qui leur sont confiées, dans les cadres traditionnels d’un pays en guerre. Et quand je dis " cadres traditionnels ", j’entends rationnement de la vérité, rationnement de l’enthousiasme, rationnement de l’idéal. J’entends raidissement arbitraire des forces mouvantes d’une nation, sur l’ordre de ceux qui redoutent dans le " mouvement " d’aujourd’hui, le " bouleversement " de demain. Ces cadres traditionnels - simples masques à poser sur le visage de telle ou telle guerre pour en effacer l’expression originale et la rendre semblable à toutes les autres - on peut les emprunter tantôt des archives du Musée de la Guerre, tantôt des pratiques de l’ennemi. Cela s’appelle : dans un cas, " s’inspirer des leçons du passé ", dans l’autre, " profiter de ce que votre adversaire vous apprend ".

Ce ternissement des valeurs vives du présent que l’on est toujours prêt à envelopper dans de vieilles formules sacramentelles comme dans un linceul, ce transfert dans le camp de la justice des procédés et des routines mentales de l’ennemi, le déroulement de la guerre contre le fascisme ne nous en offre que trop d’exemples. Il me souvient nettement que le premier communiqué de guerre soviétique s’achevait par la mention d’un soldat allemand, cité nommément, qui s’était dirigé vers un poste russe en déclarant ne pas vouloir prendre les armes contre un État prolétarien. Cette seule phrase du communiqué rendait, devant l’histoire, un son plus éclatant que les exploits motorisés qui la précédaient ou qui l’ont suivie. Elle attestait, par-dessus le fracas du combat, que la fraternité des travailleurs gardait et devait garder le pas sur la division des hommes en groupes ethniques et nationaux. Là était le bien à préserver entre tous, - la vertu susceptible de faire craquer les cadres vermoulus de la guerre entre nations. Et pourtant c’est, encore une fois, vers ces cadres traditionnels, que les travailleurs furent reconduits, furent égarés. Au lieu d’exalter les héros populaires russes et allemands qui s’étaient jadis tendu la main en de mêmes luttes libératrices, les services de propagande soviétiques se complurent très vite dans un pathos effroyable d’où n’émergèrent que des figures parmi les plus sinistres de l’histoire de Russie. Le prince Alexandre Nevsky connut à nouveau toutes les enflures de la gloire parce qu’en l’an 1242 il eut la bonne fortune de mettre en déroute les Chevaliers de l’Ordre Teutonique. Par contre le souvenir d’un Pougachev et d’un Stenka Razin - champions légendaires de la cause paysanne - fut mis en veilleuse car il était jugé que ces personnages avaient par trop malmené les autorités de leur temps. Le 7 Novembre 1941, s’adressant aux combattants de l’Armée Rouge, Staline offrit à leur vaillance d’étranges antécédents : " Puissiez-vous, leur dit-il, être inspirés par les courageuses figures de vos ancêtres : Alexandre Nevsky, Dimitri Donskoy, Kuzma Minin, Dimitri Pozharsky, Alexander Suvorov, Mikhail Kutuzov. " [1]

L’héroïsme ancestral n’a, dans aucune armée, eu beaucoup de prise sur le moral des soldats. Mais quant aux ancêtres taillés en icônes par Staline et présentés au pieux baiser des masses, il n’en est pas un seul qui n’ait eu, par rapport aux luttes du peuple russe pour s’arracher à son grabat de misère, une fonction réactionnaire et haïssable. Que l’on ait tenu à détourner vers de tels noms l’imagination héroïque des défenseurs de l’URSS, il y avait déjà là de quoi frapper de sénilité une guerre dont certains attendaient qu’elle améliorât le monde. La suite lut à la hauteur de ce début. L’exhumation d’Alexandre Nevsky entraîna la révision de huit siècles d’histoire européenne. Empruntant non plus du passé mais de l’ennemi, Staline opposa à la théorie hitlérienne de la mobilisation de l’Europe contre l’assaut asiate, un retour pur et simple au panslavisme le plus borné. Les débats des différents Congrès Panslaves organisés au cours de cette guerre, sur l’initiative de Moscou, ont fait reculer l’intelligence au même titre que les émissions de Radio-Berlin. Le long développement de l’Europe n’apparut plus que comme prétexte à divisions raciales, - sujet à un conflit ans cesse renaissant entre Slaves et Germains. Le dernier Congrès Panslave (Sofia, février 1945) a consacré l’existence d’un bloc slave héritier d’une union scellée à travers des siècles de batailles et remontant à la victoire de Grunewald (1410) remportée par les armées slaves unies contre les Germains. Ainsi l’on a fini par se battre bloc contre bloc, race contre race, insanité contre insanité ! Ainsi les guerres " justes’’ ne résistent-elles pas longtemps à l’infamante contagion des idées qu’il leur était demandé d’anéantir. [