INTRODUCTION

18 ans séparent les textes que la CNT-AIT présente ici et qui expriment la perception engagée qu’ont eu, à l’époque, des théoriciens et/ou des acteurs libertaires de ces mouvements populaires algériens. Ce sont des textes écrits à travers un filtre d’analyse anti-autoritaire, c’est-à-dire percevant ce que la lutte d’émancipation porte comme autonomie, réappropriation du politique, autogestion.Ces deux mouvements — celui de de 2001, mouvement assembléiste (conclaves) dit des « ‘arouchs », et celui en cours actuellement en mai 2019, « Hirak » (mouvement en arabe) – malgré leurs différences, ont de quoi en effet passionner les militants anti-autoritaires.

 Ce sont des mouvements puissants qui se sont inscrits dans la durée, nous permettant de percevoir clairement les dynamiques et les contradictions qui les parcourent (le premier a duré presque 2 ans, le deuxième en sera à 12 semaines de marches le 10 mai 2019).

Ce sont des mouvements de démocratie directe, extra-parlementaires, affichant une farouche volonté d’horizontalité, et manifestant une défiance totale de la représentation politique. Ils viennent de la base, réfutent toute verticalité. Que ce soit en 2001 ou en 2019, les partis politiques et autres instances de représentation institutionnelle habituels y sont mis hors-jeu, ou alors sous très haute surveillance et à distance respectable. Les acteurs sont alors contraints de se réinventer les modes de lutte, de discussion, de décision, de représentation. Chacun à leur façon.La légitimité de la délégation de pouvoir est au coeur des discussions.

Il y a une intelligence extrêmement affutée des risques de bureaucratisation, de prise de pouvoir par les uns et les autres, la conscience intime que le pouvoir,l’organisation et la responsabilité sont des choses bien différentes. On se répartit les missions, on les valide, on les contrôle, sans que soit pour autant créée une hiérarchie. Si la citation d’Elisée Reclus, dans sa formulation un peu datée, selon laquelle « L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre » a du sens c’est bien ici. Du moins dans le mode d’organisation.

Il n’y a pas, pour la majorité des gens, de modèle pré-établi, de recette toute faite.Le mouvement est une ré-invention, faite d’expérimentation, de succès, d’échecs. Ilest à ce titre très instructif.Enfin la revendication islamique en est absente.

Cependant il faut faire preuve de prudence lorsqu’on met en perspective des mouvements populaires. Ils ont, bien sur, en commun cette construction autogestionnaire – et à partir de la base – de la contestation mais aussi comportent des différences substantielles qui peuvent peser sur l’appréciation qu’on en a.

— Quantitativement.

• Le mouvement de 2001 est totalement localisé en Kabylie et ne parvient pas à s’étendre au reste du pays. Il est minoritaire. Le pouvoir algérien, radicalement remis en cause, maître dans l’art de la désinformation, unique dispensateur de l’information des médias lourds (radio et télévision) parvient à créer une vive suspicion : celle de l’éclatement du pays en identités multiples. Le mouvement est taxé de régionalisme, de séparatisme, voire de tribalisme. Le FFS (social-démocrate) se voyant contestée le traite même de fasciste (!). Tout est fait pour dresser les Algériens les uns contre les autres. L’emblème amazigh (« berbère ») est interdit de séjour dans les régions non berbérophones.

• Celui de 2019 est généralisé, massif, se généralise, embrase tout le pays. Les slogans, les revendications se répandent comme une trainée de poudre, s’unifient, se complètent, les images se répandent, les détournements rivalisent d’humour et de professionnalisme. Le drapeau amazigh fleurit partout et coexiste pacifiquement à coté du drapeau national. La suspicion a disparue.

Et c’est là de toute évidence la conséquence des nouveaux moyens de communication, internet, Facebook, la photo numérique, les téléphones portables.Rien ne peut être ignoré. Les médias unifient au lieu de désunir. Les réseaux se constituent en dehors des canaux traditionnels. Mais c’est aussi dû à une nouvelle génération qui n’a pas connu la terreur islamiste et les horreurs de la décennie noire. Elle n’a pas peur. Elle n’a pas connu le règne des assassinats lorsque les militant.e.s ne se retrouvaient plus que dans les cimetières. C’est pourquoi elle est au devant de la génération plus politisée des années 80-90, mais qui a été blessée, usée, parfois désabusée, et qui s’est un peu repliée sur elle même.

— Qualitativement.

• Le mouvement de 2001 a des revendications sociales, culturelles, identitaires et aussi l’établissement d’un état de droit. Il est issu de la désignation de délégués parles villages et en reflète la composition sociologique. À ce titre les femmes en sont presque totalement absentes. Les présidences du mouvement - tournantes et révocables - dûment mandatées, sont exclusivement masculines.

• Celui de 2019 a d’emblée des revendications exclusivement politiques : elles évoluent et se radicalisent au fil des semaines en termes politiques, de l’arrêt du 5emandat de Bouteflika, à un « dégagisme » de tous les représentants du pouvoir d’État, jusqu’à la suppression du système lui-même. Il n’y a aucun délégué. Aucune représentation. Les discussions se nourrissent de semaine en semaine, sur les marches des théâtres, dans les jardins publics, dans des appartements devenus les lieux de « think thank ». Cette absence est sans doute une force (les délégués des‘arouchs avaient fini par être compromis), elle peut aussi à moyen terme être un frein aux décisions.

Les femmes sont très présentes dans la rue et dans les espaces de discussion. Les féministes forment parfois des « carrés » (Alger, Oran) et poussent les revendications pour un code civil égalitaire (abrogation du code de la famille).La différence est enfin, évidemment, le niveau de violence entre les deux époques sans doute dû à l’importance des marcheurs ( jusqu’à 25 millions de marcheurs dans toute l’Algérie ! )…

Comme on le voit ces insurrections ont de quoi nourrir notre réflexion et notre solidarité, car elles sont indiscutablement porteuses d’une dimension libertaire.Pour autant on ne peut pas dire — pour l’instant — que le Hirak du 22 février soit révolutionnaire. Il est inter-classiste — c’est pourquoi j’utilise le mot de « populaire» —, et démocratique, en ce qu’il définit l’exigence d’un mode de gestion « juste »de la société capitaliste. Dehors les mafieux et les gangs (au sens strict du terme)qui ont fait main basse sur la société, fait un hold-up sur l’indépendance, et dérobé des centaines de milliards de dollars qu’ils ont mis dans les banques étrangère(d’ailleurs on ferait bien de veiller, ici, à faire rendre gorge aux receleurs, banquiers et autres, qui planquent l’argent volé). La population demande un véritable service de l’éducation, de la santé (avec des hôpitaux qui ne soient pas des mouroirs), de la propreté des villes (non plus des dépotoirs), de l’entretien du bâti (des maisons s’écroulent sur les gens, la Casbah tombe en ruine), la restitution des espaces volés(les plages du Club des Pins), la liberté associative, une « juste répartition des richesses », des lois égalitaires, l’arrêt de la corruption … et de véritables « dirigeants». L’armée est même appelée en appui, pour autant qu’on lui demande ensuite de rentrer dans les casernes. C’est pourquoi, tout en valorisant la grande qualité de ces mouvements, qui changeront durablement les mentalités pour l’avenir (ne serait-ce que la dignité retrouvée, la fierté d’être Algérien, le regard changé sur la jeunesse et les femmes, la réconciliation avec son histoire) je ne parle pas de mouvement révolutionnaire. Car ce n’est pas un mouvement anti-capitaliste. Il porte en germe d’autres conflits.

Les couches moyennes émergentes, les cadres formés, frustrés d’être exclus des centres de décisions — actuellement voués à l’incompétence — en descendant dans la rue à côté des prolétaires et de la jeunesse exclue, ne demandent pas forcement la même chose qu’eux et ne donnent pas aux mots de liberté et de justice le même contenu. Ils demandent — implicitement pour eux — l’accession au pouvoir par le jeu d’élections classiques non truquées. La Constituante demandée ouvrira le champ à des élections présidentielles classiques. Ce sera une révolution bourgeoise. La glorification de certains capitaines d’industrie « honnêtes » est à cet égard significative.

Dans une société économiquement fragilisée, sur laquelle le FMI pose son regard prédateur, lorsque des efforts seront demandés aux travailleurs et aux classes populaires, dans une vision capitaliste et marchande classique, avec la complicité objective des démocrates de gauche (« il faut savoir attendre », « il ne faut pas désespérer Billancourt ») on verra comment le passage de témoin entre la revendication démocratique et la revendication de classe se fera et si l’ardent esprit libertaire du Hirak aura marqué les esprits.

Georges Riviére,

Alger, le 8 mai 2019.

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