1939 - 1945 : LES CAMPS DONT L’ON PARLE & CEUX DONT ON NE PARLE PAS

En ce mois de janvier 2005, on a commémoré le 60ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz où plus d’un million de personnes ont été tuées, gazées dès leur arrivée ou sont mortes après quelques mois d’une vie d’épouvante absolue.

Si, de nos jours, on connaît bien l’existence de ces camps situés en Allemagne ou en Pologne, si les noms de Ravensbrück, Buchenwald, Dachau, Dora, Matausen, Sobidor, Treblinka, Bergen-Belsen, sonnent souvent étrangement familièrement à nos oreilles, comme une litanie macabre dont il ne faudrait rien oublier, l’évocation de quelques localités du Sud-Ouest, aux sonorités bien de chez nous -Rieucros, Le Récébédou, Noé, Montech, Caylus, Septfonds de Caussade, Le Vernet, Rivesaltes, Le Barcarès, Argelés, St Cyprien, ...- n’évoque souvent que peu de choses pour la plupart des gens (ou tout au plus quelques souvenirs de villégiature). Si ces camps d’internement français n’étaient pas des camps de concentration ou d’extermination, ils en étaient souvent l’antichambre et l’on pouvait fort bien y mourir de froid, de malnutrition ou de dysenterie avant d’être déporté en Allemagne. La mémoire collective a tendance à sélectionner les souvenirs, à transformer positivement le passé national. Les camps français sombreraient vite dans l’oubli, tellement leur existence dérange encore la représentation chimérique que beaucoup de Français se font de leur histoire récente. En ces jours de commémoration, il n’est pas inutile de rappeler que l’internement de masse n’a pas été le fait de la seule Allemagne nazie mais qu’il a été pratiqué par les gouvernements de la IIIème République finissante et par Vichy.

C’est à la fin du mois de janvier 1939 que nos compagnons espagnols vont découvrir l’exquise hospitalité de la République du gouvernement Daladier (Parti Radical [aujourd'hui alliés de LREM ...]). Ce sont eux qui vont inaugurer les camps d’internement où rien n’est prévu pour l’accueil de dizaines de milliers de réfugiés (plus de 500 000 espagnols franchisent la frontière), si ce n’est l’essentiel bien sûr : des barbelés et des gendarmes. Argelès restera l’exemple le plus terrible de ces camps. 100 000 réfugiés y sont entassés sur la plage, dans le dénuement le plus total, sans aucun abri, sans nourriture, sans eau, sans soins pour les blessés. La mortalité y est très élevée les premiers jours et plus de 15 000 personnes mourront avant le début de l’été.

Un an et demi avant la débâcle et l’arrivée au pouvoir du Maréchal Pétain, c’est bien le gouvernement républicain du radical Daladier qui inaugure une politique d’internement massif d’indésirables, pour l’heure, les réfugiés espagnols. Sans état d’âme particulier, les forces de répression -gendarmes, tirailleurs, policiers- vont s’employer à mener à bien leur tâche de garde-chiourme. La xénophobie ambiante des années 30 et la propagande insidieuse de l’extrême-droite gangrène déjà une bonne partie de la population. Ni l’internement des réfugiés, ni les conditions désastreuses de détention qui leur sont réservées ne déclenchent de très grands mouvements de protestation (même s’il y a bien heureusement des actions de solidarité). Dans cette IIIème République finissante, taraudée par la peur de la Révolution et la crainte de la guerre, les grands idéaux républicains sont déjà largement entamés. Déjà les convois d’hommes et de femmes mal nourris et mal vêtus, militairement escortés, entrent dans la banalité ; déjà les vaincus n’appartiennent plus à l’humanité.

Après la déclaration de guerre, en septembre 1939, la pénurie de main d’œuvre se fait sentir du fait de la mobilisation ; en dehors de toute considération humanitaire, ce sont bien les nécessités de l’économie et les besoins du patronat qui amèneront la République à utiliser le réservoir de main-d’œuvre que constituent les travailleurs espagnols : à partir de janvier 1940, les camps se vident petit à petit. Seuls les camps répressifs, comme celui du Vernet, au régime particulièrement dur sont maintenus (c’est là qu’a été internée la XXVIème division -la colonne Durruti-, les derniers à avoir franchi la frontière après avoir protégé jusqu’au bout la longue cohorte des réfugiés).

Mais, pour autant, ce n’est pas la liberté que retrouvent les réfugiés libérés. Affectés aux "Compagnies de travailleurs étrangers", ils sont soumis à un contrôle militaro-policier strict et voués au travail forcé, hébergés souvent en casernement après la journée de travail.

Quand survient la défaite des armées françaises, en juin 1940, la République livre à l’État Français qui lui succède un réseau de camps d’internement (notamment dans le Sud-Ouest), un contingent de travailleurs militairement encadrés et clairement désignés comme politiquement suspects (où l’occupant viendra bientôt puiser), une gendarmerie et une police qui s’y entendent à organiser les camps. Le gouvernement de Vichy saura faire fructifier avec talent cet héritage pénitentiaire et répressif républicain. Aux Espagnols encore détenus, aux réfugiés allemands et autrichiens persécutés chez eux en raison de leurs activités politiques ou de leur soi-disant appartenance raciale que la République a arrêtés comme ressortissants d’une nation ennemie- Vichy va ajouter des milliers de Juifs qui constitueront dès lors la majorité de la population des camps. Dès 1942, avant même l’invasion de la "Zone libre", les camps français vont envoyer vers Drancy (ultime étape avant les camps nazis) des milliers d’internés. Après novembre 1942, et l’invasion de la “Zone sud”, le rythme des déportations s’accélère : la solution finale se met en place. L’exclusion, l’humiliation, l’enfermement ne suffisent plus. Il va s’agir d’éliminer des millions d’individus à travers toute l’Europe. L’administration française, sa police et sa gendarmerie, apporteront leur quote-part à cet effroyable massacre.

La résistance s’organisera peu à peu, et les anarchosyndicalistes espagnols, premiers usagers des camps d’internement, seront parmi les premiers à créer des maquis, en particulier dans le Sud-Ouest, et à reprendre la lutte armée contre le fascisme.

A la Libération, les responsables de la collaboration, les pourvoyeurs des camps de la mort n’auront, à quelques notables exceptions près, que peu d’ennuis véritables. Les camps français recevront la visite rapide du menu fretin de la "Révolution Nationale", les hauts fonctionnaires -pourtant très compromis avec les nazis- se verront même promus à des échelons supérieurs. Ainsi, à Bordeaux, l’ami personnel du commandant LUTER, chef de l’Abwehr (services de renseignements), Maurice SABATIER, préfet régional, directement responsable de l’arrestation et de la déportation de 1 700 juifs et de 2 000 résistants -français et étrangers- est promu à l’état-major du général Pierre KOENING, commandant en chef des Forces françaises qui occupent l’Allemagne à partir de 1945. Son secrétaire général, un certain Maurice PAPON est promu préfet des Landes. Jean CHAPELLE, le chef de cabinet de SABATIER devient sous-préfet à Dax. Il finira sa carrière en 1977 comme conseiller à la DST, le contre-espionnage français. Henri CADO, directeur national de la police de Vichy, adjoint de René BOUSQUET, rejoindra l’équipe dirigeante du patronat français. BOUSQUET lui-même, ministre de l’intérieur -d’avril 1942 à décembre 1943- coulera des jours heureux jusqu’à son assassinat en 1993. Tour à tour administrateur de La Dépêche du Midi, banquier et homme d’affaires, c’était un ami de François MITTERRAND.

Ce sont en tout plus de 300 hauts fonctionnaires qui se verront maintenus à leur poste ou promus et 51 ministres vichyssois (de 1940 à 1944) qui se verront amnistiés. C’est une tradition bien établie dans l’histoire -entre politiciens, on s’amnistie beaucoup- parce que la survie de cette engeance en dépend, parce que la défense des intérêts vitaux de l’État et de la classe possédante priment sur les "erreurs de parcours", parce que le maintien de "l’ordre social" exige des compétences solides et un savoir-faire qui ne s’improvise pas, parce que l’État sait toujours récompenser ses amis à leur juste valeur. Parce que les États perdent parfois leurs armées ; jamais leur police ni leur prisons.

Garga

Bibliographie :

-  "Les camps du Sud-Ouest de la France", ouvrage collectif, éditions Privat.

-  "Les libertaires espagnols dans la tourmente", brochure du CIRA de Marseille.

-  "les camps du mépris" éditions du trabucaire

-  "Cette lettre oubliée. Récits d’un exil" Gisèle Matamala Verschelde Editions les Passés Simples (toulouse)