MADELEINE BAUDOIN - Pourquoi les deux anarchistes internés ne se sont-ils pas évadés ?

CHARLES POLI - C’est moi qui ai refusé de leur ouvrir leur cellule pour qu’ils s’évadent avec nous. C’était pas des patriotes. Mais ils voulaient s’évader.

M. B. - Étaient-ils résistants ?

C.P. - Ils servaient la Résistance aussi. Ils avaient fabriqué de faux tampons. Mais c’était pas des patriotes. Quand à la prison, pour la fête nationale, on mettait, nous communistes, la cocarde tricolore, eux ils mettaient l’insigne noir. C’était pas des patriotes ; c’est pour cela que j’ai refusé qu’ils s’évadent avec nous. A un royaliste j’aurais ouvert la porte, mais pas à un anarchiste.

M. B. - Comment vous entendiez-vous en prison avec les anarchistes ?

C. P. - On se disait bonjour, bonsoir. Les anarchistes, vous savez, ils ont ni Dieu, ni maître. Avec eux il n’y a pas de monnaie, ils veulent faire l’échange des marchandises. A Marseille, les anarchistes, ce sont maintenant tous des gens riches. Il n’y a pas de travailleurs parmi eux. En prison, quand on chantait La Marseillaise, eux ils ne chantaient pas.

M. B.- Chantiez-vous L’Internationale ?

C. P. - Non. Nous étions Front national [de la Résistance]. C’était large, comme recrutement. Un jour, le 6 février 1944, j’ai fait un article en prison. J’ai parlé du fasciste Chiappe, mais, pour ne pas déplaire à un détenu gaulliste, j’ai supprimé le terme de fasciste, et j’ai mis à la place : l’homme du 6 février. C’était une question de formulation. Contrairement aux communistes, les anarchistes ne sont pas patriotes, les communistes, eux, ils aiment la France. Un jour, à la prison Chave, une commission composée d’Allemands, accompagnés par des Français, est venue nous interroger. Les Allemands nous ont demandé :« Aimez-vous les Russes, aimez-vous les Anglais ? » On a répondu : «  Nous aimons la France. » Ils ont fermé alors brutalement la porte, en disant : «  Sales communistes  »


Au sujet de ce témoignage, ci-dessous le texte d’une lettre adressée à Madeleine Baudoin le 4 juillet 1960 par Jean Comte, alias Lévis, chef des Groupes Francs de Marseille

« Tu m’as demandé de te faire connaître mon point de vue sur le passage de la déclaration de Charles Poli ayant trait à l’évasion de la prison Chave.

C’est avec beaucoup d’amertume et d’indignation que j’apprends, seize ans après, la vérité. Car le gardien Raffaëli et les évadés nous ont dit dès leur sortie, et ont par la suite maintenu cette version, que les deux anarchistes n’avaient pas voulu s’évader.

Je considérais à l’époque les anarchistes comme des gens un peu farfelus. aussi cette présentation des faits ne m’étonna guère, et je ne m’inquiétai donc pas d’en creuser les détails. Je l’ai cependant très nettement présente à la mémoire, en raison d’un petit côté amusant, celui de Raffaëli parlant, non pas des anarchistes, mais des « arnachistes  ».

Il ne pouvait y avoir aucune hésitation de ma part, l’idée de laisser en prison ces deux anarchistes ne m’aurait pas effleuré un seul instant. Il n’était pour nous nullement question d’idéologie, sinon pourquoi n’aurions-nous pas abandonné également les communistes ? Nous luttions contre un système d’oppression et d’injustice, et celui qui était contre lui était avec nous, celui qui en était la victime était notre ami, qu’il ait été« celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas  », comme l’a dit Aragon.

Ainsi, des gens comme Poli en étaient restés, six ans après la fin de la guerre d’Espagne, à cet aveuglement impitoyable qui leur avait fait persécuter les anarchistes de Barcelone et qui avait contribué sans doute à conduire l’Espagne républicaine là où l’on sait. »

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