Le mouvement des aarchs lutte explicitement pour la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur. Quelle est, selon toi, la signification et la portée de cette plate-forme ?

On a souvent noté le caractère sommaire de la plate-forme d’El Kseur. Elle reste en effet allusive et très générale sur certaines revendications, et insuffisante si on la considère comme un programme positif de transformation de la société. Elle prête ainsi le flanc à la critique gauchiste, qui lui reproche en particulier de n’être pas exhaustive dans ses revendications «socio-économiques».

Pour justes que soient certaines de ces remarques — lorsqu’elles sont faites de bonne foi, ce qui n’est pas toujours le cas — elles dénotent selon moi une incompréhension du cours inévitable d’un tel processus. Cette plate-forme a été adoptée un mois et demi après le début de la révolte et il est très rare qu’un mouvement en vienne à connaître dans un laps de temps aussi court tout son sens et toutes ses possibilités : sauf à s’appauvrir par l’adhésion à une idéologie, fut-elle «révolutionnaire», c’est dans le cours du conflit qu’il peut découvrir, préciser et approfondir ses buts à long terme. En outre, la plate-forme d’El Kseur ne se présente pas comme un programme de transformation sociale, mais comme un préalable. À ce titre, peut-être justement grâce à son caractère sommaire, elle va droit au but en exigeant ce que l’actuel pouvoir algérien ne peut accorder, en bloc, sans disparaître. On sait que ce pouvoir est en réalité détenu par un cénacle de généraux mafieux, et qu’il ne survit, du sommet jusqu’à la base de la pyramide, que par la terreur et la corruption : la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur équivaudrait pour lui à un suicide, du retrait des brigades de gendarmerie à la «mise sous l’autorité effective des instances démocratiquement élues de toutes les fonctions exécutives de l’État ainsi que les corps de sécurité», de l’acquittement pur et simple des manifestants au «jugement par les tribunaux civils de tous les auteurs, ordonnateurs et commanditaires des crimes». Cela, tous les protagonistes l’ont très bien compris. Tout en jouant le pourrissement et en usant de son appareil répressif, le pouvoir a tenté par tous les moyens de vider la plate-forme de son contenu subversif, allant même jusqu’à négocier avec des faux délégués, dits «délégués Taiwan». De leur côté, les aarchs ont fait preuve de la plus grande fermeté, en décrétant la plate-forme «scellée et non négociable», «seule ambassadrice du mouvement», en refusant obstinément tout dialogue et en rendant coup pour coup à toutes les manœuvres et tentatives de manipulation.

C’est donc la chute du régime qui est l’enjeu central du conflit (et là, la critique doit soit adopter ce point de vue, soit déclarer tout net que c’est un assaut insensé voué par avance à l’échec). L’insurrection dure depuis seize mois en Kabylie, elle n’a pas cédé un pouce de terrain face à l’État et son auto-organisation garde ses chances de s’étendre à d’autres régions. Par ailleurs, il ne se passe pas de semaine sans que des émeutes éclatent aux quatre coins du pays, à tel point qu’on a souvent l’impression que l’Algérie est au bord d’un soulèvement général. L’hypothèse d’une chute du régime n’est donc pas invraisemblable (certains délégués n’hésitent pas à dire qu’ils y mettront le temps qu’il faudra, même si cela doit prendre des années) et nous nous trouverions alors face à une situation ouvertement révolutionnaire ; les Algériens ont des comptes à régler, et certaines des tâches qui les attendent sont d’une évidence criante : la destruction du pouvoir bureaucratico-militaire à tous les échelons, le démantèlement de la sécurité militaire et des détachements armés spéciaux, la chasse à tous les corrompus, etc.

C’est à ce niveau d’analyse que l’on peut parler d’une ambiguïté de la plate-forme d’El Kseur et d’une contradiction dans la manière dont les aarchs se sont volontairement limités à n’être qu’un contre-pouvoir. La plate-forme laisse implicitement la porte ouverte à une «transition démocratique» menée par un personnel politique rénové, prenant ainsi le risque que ce personnel politique, pour sauver l’essentiel de l’appareil d’État, négocie le départ des généraux en échange de leur impunité et cherche par tous les moyens à limiter l’épuration au sacrifice de quelques boucs émissaires. Certes, les aarchs ont en quelque sorte par avance assuré la pérennité de leur rôle de contre-pouvoir, puisque l’explicitation de la plate-forme à Larbaâ Nath Iraten le 31 octobre 2001 conclut dans ces termes : «Après la satisfaction pleine et entière de la plate-forme d’El Kseur, la mise en œuvre des solutions doit avoir l’aval du mouvement des aarchs, daïras et communes, partie prenante dans les applications». Mais aucun pouvoir d’État, fut-il en reconstruction, ne peut coexister durablement avec une auto-organisation des masses luttant pour leurs propres objectifs. Cette loi historique ne souffre aucune exception.

L’abstention électorale, quasi totale en Kabylie, très importante dans le reste de l’Algérie, aurait eu pour résultat, selon les journaux français, de remettre le F.L.N. en selle. Peux-tu nous dresser un tableau plus véridique de la situation ?

La remise en selle du F.L.N. est insignifiante. C’est le résultat de la cuisine interne et des rapports de force entre les clans du pouvoir algérien. La tenue de ces élections avait pour unique but, vis-à-vis de l’extérieur, de présenter une apparence de régularité et un taux de participation pas trop ridicule, afin d’obtenir un certificat de bonne conduite démocratique de la part des pays occidentaux, et d’ailleurs les États-Unis et l’Union européenne se sont empressés d’accorder leur satisfecit. Quant au parlement nouvellement élu, il fera exactement ce que faisait le précédent, c’est-à-dire rien, sinon entériner servilement les ordres des vrais décideurs.

Le véritable enjeu de ces élections, en Algérie même, ce sont les aarchs qui l’ont fixé en décidant, dès le mois de décembre, non pas de l’abstention, mais d’un rejet actif (empêchement de toute campagne électorale, destruction des urnes et de documents administratifs, etc.) et en lançant le 8 mars 2002 un appel à tous les Algériens :

«(…) Des couches de plus en plus larges de la population sont atteintes par la paupérisation. Les libertés sont toujours confisquées, les droits de l’Homme bafoués et l’expression politique étouffée. La hogra, l’impunité, la corruption, les passe-droits font partie des mœurs politiques des gouvernants, recyclant des dinosaures condamnés par l’histoire pour les propulser aux plus hautes fonctions de l’État.
    Peut-on réellement croire que ces élections apporteront un quelconque changement au quotidien de l’Algérien ? Sachons qu’il s’agit en fait d’une opération spectacle que le pouvoir s’ingéniera à faire accréditer en remettant sur le tapis les recettes éculées contre la menace intégriste ou la garantie de l’honnêteté des élections.
    (…) L’heure n’est pas aux lamentations, à la résignation et au défaitisme, elle est à l’action. Tous ensemble, main dans la main, soyons fidèles au rendez-vous de l’Histoire. Pour marquer la rupture définitive avec ce système rentier, corrompu et corrupteur, vous êtes appelés à exprimer votre position de rejet et de refus de la compromission, sur les lieux de travail, dans les quartiers et villages, en Algérie et à l’étranger (…)»


Malgré le climat de terreur policière imposé à partir du 25 mars 2002 (assauts des permanences, arrestations et chasse aux délégués, condamnations des émeutiers à des peines de prison ferme, expéditions punitives, etc.), le rejet des élections a été mené à bien en Kabylie au prix d’affrontements d’une extrême violence dans toute la région. Rien n’a pu venir à bout de la détermination des habitants, ni les arrestations, ni les tirs à balles réelles causant des centaines de blessés à Bouandas, ni le largage de produits chimiques à Aït Oumabu, ni l’acheminement de faux électeurs à partir d’autres wilayas. La Kabylie est donc représentée à la nouvelle assemblée par des députés élus par 2% du corps électoral.

Dans le reste de l’Algérie, la campagne électorale s’est déroulée dans la plus totale indifférence. (On a même vu cet incroyable spectacle de partis politiques cherchant les salles les plus petites possible pour tenir meeting, et encore n’étaient-ils pas sûrs de l’adhésion des participants, puisque nombre de ceux-ci ont tenu à préciser aux journalistes qui les interrogeaient qu’ils étaient juste venus pour voir si les politiciens racontaient toujours les mêmes mensonges). L’État avoue donc un taux d’abstention de 54% ; quandon connaît sa grande maîtrise en matière de bourrage des urnes, on peut raisonnablement estimer que moins de trois Algériens sur dix ont voté. Ce nombre donne une idée du rapport de force potentiel et justifie la déclaration de la coordination des aarchs de Tizi-Ouzou : «Ce pouvoir mafieux a reçu en ce 30 mai le plus cinglant camouflet que la population, à travers l’ensemble du territoire national, lui inflige en quarante ans d’indépendance».

Les attentats attribués aux islamistes ont récemment repris avec vigueur en Algérie. Peut-on établir un lien entre ce regain de tension criminelle et l’insurrection kabyle, et si oui, lequel ?

Il existe désormais une vaste littérature décrivant la manière dont le pouvoir algérien a sciemment favorisé la montée de l’intégrisme islamiste dans les années quatre-vingt (comme dévoiement de la contestation sociale et force de frappe contre ses courants les plus avancés) et l’engrenage qui s’en est suivi : la victoire du F.I.S. (Front Islamique du Salut) au premier tour des élections de décembre 1991, l’arrêt par l’armée du processus électoral, le passage à la clandestinité et à la lutte armée de milliers d’islamistes. On sait aussi, cela ne fait plus aucun doute, que les maquis ont été infiltrés très tôt par les Services spéciaux (les témoignages d’anciens officiers ont même confirmé, lors du récent procès Nezzar-Saouïda, que les G.I.A. ont été créés de toutes pièces par la D.R.S., ex Sécurité-militaire) et que l’armée a directement perpétré des attentats et des massacres [1]. Cela fait donc des années que les généraux «éradicateurs» se servent du terrorisme «islamiste» contre la population, et tous les Algériens le savent. Il ne s’agit même plus de semer le doute et d’égarer les consciences, mais d’un chantage cynique et sans fard : soutenir l’État ou mourir. Il s’agit aussi de justifier, aux yeux de l’opinion internationale et sous couvert de lutte anti-terroriste, un état de siège permanent et une véritable guerre préventive contre toute velléité de révolte. L’exemple de l’Algérois est frappant à cet égard ; le pouvoir craint par-dessus tout l’extension des troubles à Alger et à sa périphérie [2], les attentats ont donc repris [3], après trois années d’accalmie, dès l’automne 2001, et depuis l’Algérois est pilonné au moindre frémissement.

Cette stratégie de la terreur, l’État algérien la mène avec la complicité active des États occidentaux, surtout depuis le 11 septembre (les États-unis viennent même de lui faire ce cadeau de déclarer à plusieurs reprises que l’Algérie est une des cibles d’Al Qaida). C’est une des dernières cartes qui lui restent et il est certain qu’il la jouera jusqu’au bout.

En France, deux accusations sont fréquemment portées contre les aarchs. La première est leur caractère «archaïque et non démocratique», la seconde, complémentaire, est que les femmes en sont exclues. Cette dernière accusation est peut-être plus grave que la première pour certains libertaires, extrêmement sensible (en se trompant dépoque, à mon avis [4]) à la nécessité de la «lutte contre le patriarcat». Peux-tu rétablir les faits sur ces deux points ?

Je trouve peu sérieuse la critique sur le caractère supposé non démocratique des aarchs, à moins que l’on prétende détenir un modèle d’organisation démocratique — mais lequel ? — applicable partout et en toute circonstance, et auquel l’auto-­organisation des insurgés de Kabylie ne serait pas conforme. Il me semble plus fructueux d’essayer de comprendre ce qu’ils tentent de faire concrètement, dans les conditions qui sont les leurs. Pour s’organiser contre la répression (plus de cent morts et des milliers de blessés depuis avril 2001) ils se sont d’abord spontanément appuyés, dès le début du mois de mai 2001, sur leur tradition de démocratie villageoise, affaiblie mais restée effective dans de nombreuses localités et très vivante dans toutes les mémoires, et on a vu fleurir partout en quelques semaines des comités de villages et de quartiers. Les pouvoirs de la tajmat (assemblée générale des villageois) s’étendaient jadis à tout ce qui intéressait le village, rien n’échappait à son examen ni à son contrôle, et l’énumération de ses attributions exigerait la liste complète de toutes les questions qui peuvent surgir dans une réunion d’hommes vivant en société. «Ce type de direction des affaires publiques, que l’on qualifierait aujourd’hui de démocratie directe, ne peut évidemment fonctionner de façon correcte que dans la mesure où le groupe se limite à des dimensions “humaines”, c’est-à-dire assez réduites pour permettre la participation et le contrôle de tous» (Samy Hadad, Algérie, autopsie d’une crise, éd. L’Harmattan). La question s’est donc très vite posée de l’élaboration des moyens d’une fédération des comités de villages et de quartiers, sur une vaste échelle et pour une lutte historique de longue haleine. Les aarchs n’ont pas trop tardé à apporter quelques débuts de solutions, puisque c’est cinq mois seulement après sa naissance, lors du conclave des 27 et 28 septembre 2001, que la coordination interwilayas a adopté les Principes directeurs du mouvement. En voici quelques extraits :

«(…) Le mouvement d’essence démocratique, résolument pacifique, revendicatif et citoyen a affirmé ses principes : l’indépendance et l’autonomie du mouvement vis-à-vis du pouvoir et des institutions de l’État. Refus de toute forme d’allégeance ou de substitution aux formations politiques (…) Le mouvement s’interdit de se transformer en parti politique, en relais ou en rampe de lancement de partis politiques et de toutes autres associations (…) Les délégués sont élus en assemblées générales des villages et des quartiers (…) Les coordinations de wilayas ont l’autonomie d’action et de structuration dont la base est la commune (…) Respect du principe de l’horizontalité du mouvement (…) Les propositions de réflexions et d’actions doivent émaner d’abord des coordinations locales, puis être synthétisées au niveau des coordinations wilayales puis interwilayas (…) Chaque coordination de wilaya se présente au conclave interwilayas munie du procès verbal sanctionnant les travaux de son conclave (…)»


Les aarchs ne s’en sont d’ailleurs pas tenus là de leurs exigences organisationnelles, ils ont jugé nécessaire d’y ajouter un Code d’honneur des délégués.

Que la presse française s’obstine à traduire «aarchs» par «tribus», ou qu’elle donne un écho complaisant aux rumeurs et mensonges divers, c’est de bonne guerre. Ceux qui ont ici le monopole de la parole (politiciens, intellectuels et médiatiques divers) ont évidemment tout intérêt à ce qu’une tentative d’auto-organisation à la base ne soit pas trop connue. Des sources plus sérieuses, et les témoignages directs, confirment que les principes sont vaille que vaille appliqués, les écarts critiqués et débattus, les manquements sanctionnés. Tout n’est pas parfait, loin de là, mais il serait indécent d’en juger sans tenir compte des conditions dans lesquelles les insurgés mènent leur activité ; rappelons qu’ils sont quotidiennement en butte à une répression féroce, aux tentatives d’infiltration de la Sécurité militaire, aux manipulations des relais du pouvoir et aux coups bas des partis politiques. Par ailleurs, ils semblent eux-mêmes avoir une certaine conscience de leurs limites et de leurs difficultés, puisque le conclave interwilayas des 27 et 30 juin 2002 a dressé une liste des dysfonctionnements, émis des recommandations et prévu un conclave extraordinaire sur ces questions.

La presse algérienne dite «indépendante» s’est depuis le début focalisée sur les coordinations de wilayas et interwilayas, elle n’a mené aucune investigation sérieuse sur les coordinations locales et les assemblées de villages et de quartiers. On dispose donc par ce biais de peu d’informations sur les relations entre jeunes émeutiers et délégués, et aucune réponse à l’accusation parfois portée contre les aarchs qu’ils seraient le lieu où se forge une nouvelle caste de notables. Les sources directes sont elles-mêmes parfois contradictoires, peut-être en raison des disparités selon les localités. En procédant par recoupements, on peut toutefois déduire que la moyenne d’âge des délégués est probablement inférieure à quarante ans et qu’ils sont en grande majorité loin d’être des notables. Les assemblées délèguent ceux qu’elles jugent les plus compétents, elles usent de leur pouvoir de révocation et dans certains endroits — impossible de savoir si cette pratique est très répandue — il y a une rotation systématique des délégués. Quant aux jeunes émeutiers, omniprésents dans toutes les actions et membres des assemblées, ils considèrent que ce mouvement leur appartient ; nul doute que la sanction, pour ceux qui essayeraient de les trahir, ne serait pas la mise en quarantaine mais le bannissement pour toujours. L’avenir dira si je me trompe, mais il me semble qu’à ce jour les aarchs, loin d’être le terrain de la formation d’une bureaucratie — on sait qu’un tel risque existe à chaque étape pour un mouvement de cette nature — sont le lieu où la jeunesse de Kabylie est en train de forger sa conscience et de faire l’apprentissage de la lutte historique.

Le reproche d’archaïsme est plus ambigu. Si on entend par là que les Kabyles voudraient revenir à leur société traditionnelle, c’est évidemment une sottise, personne là-bas n’y songe ni ne le souhaite. Il faut plutôt craindre pour eux qu’ils se laissent abuser par le mirage de la pseudo-démocratie et de l’abondance de type occidental. Cela dit, il y a incontestablement des traits archaïques dans leur pratique. En voici un exemple : la mise en quarantaine, appliquée avec une extrême rigueur, est une des sanctions les plus lourdes prévues par le droit coutumier kabyle, notamment en cas d’atteinte grave à l’honneur collectif. Or les Kabyles ne se sont pas contentés de mettre les gendarmes en quarantaine, mais aussi les faux délégués dialoguistes et les traîtres. Je ne vois rien de blâmable dans cette manière de remettre au goût du jour une si saine et sage tradition.

La fausse conscience de ce temps croit avoir tout dit dès lors qu’elle a prononcé des mots comme «archaïsme», ou «passéisme». Ce recours irrationnel à des mots repoussoirs marque seulement un refus dogmatique d’aller voir de plus près de quoi il retourne concrètement, et surtout une incapacité à mener la critique de l’aliénation la plus moderne. Il serait trop long d’énumérer les facteurs historiques qui ont permis aux Kabyles de conserver, bien moins qu’on ne le croit d’ailleurs, nombre d’institutions, de coutumes, de mœurs et de comportements ancestraux. Je ne pense pas que ce particularisme soit un handicap, bien au contraire. J’ai dit plus haut comment la survivance de la tajmat les a tout naturellement conduits à chercher un mode d’organisation anti-hiérarchique, il en va de même pour leur farouche hostilité de toujours à la centralisation du pouvoir qui leur permet aujourd’hui, comme ils disent, de «mettre à nu la réalité du pouvoir algérien». Plus généralement, l’attachement à leurs valeurs, telles que l’honneur et la responsabilité individuelle comme vertus morales cardinales, la pérennité des liens d’entraide et de solidarité, leur sens proverbial de l’hospitalité, tout cela leur donne l’indispensable point de comparaison à partir duquel on peut décider en toute connaissance de cause de ce que l’on souhaite changer ou conserver, sans céder aux diktats de l’innovation permanente.

En outre, ce point de comparaison indispensable, ils nous l’offrent, comme mesure de ce qui a été perdu ici. La marche aveugle au progrès a détruit en France toutes les communautés restreintes, laminé les rapports sociaux, anéanti toute autonomie individuelle. Ceux qui s’en plaignent et qui prennent de haut «l’archaïsme» des Kabyles, en pensant que ces derniers ont tout à apprendre d’eux, feraient mieux de se demander ce qu’ils ont à réapprendre des Kabyles, surtout quand il s’agit de dignité dans les comportements. À ce sujet, je voudrais relater une anecdote. À l’issue d’un meeting sur la Kabylie, place de la République à Paris, certains gentils organisateurs ont cru bon de terminer dans une ambiance «festive». Un groupe de jeunes Kabyles très énervés s’est avancé alors vers la tribune, et après un échange de propos très virulents, la sono s’est arrêtée. J’ai demandé à ces jeunes ce qui s’était passé, voici leur réponse : «Nos frères meurent là-bas, nous sommes en deuil et nous avons interdit, sous peine de tout casser, que l’on mette de la musique pour danser». Comme je demandais un peu plus tard à l’un d’eux, immigré depuis deux ans, ce qu’il pensait de la France, il m’a dit : «Vous êtes plus libres ici, mais chez nous il n’y a pas de maisons de retraite». N’en déplaise aux branchés, c’est en l’occurrence l’archaïsme qui frappe de honte le modernisme, et non l’inverse.

Dans son bilan des 30 et 31 août 2001, la coordination interwilayas notait, parmi les points forts du mouvement, la «renaissance d’une organisation ancestrale pour contrer toute injustice et qui s’inscrit dans la modernité». Et parmi les points faibles, «l’absence de l’élément féminin au sein de notre organisation». Comme on le voit, il n’y a pas de volonté a priori d’exclusion des femmes, mais la «renaissance d’une organisation ancestrale» agit aussi par son mauvais côté, puisque les femmes ne sont toujours pas représentées dans les instances de décision du mouvement. Les aarchs s’honoreraient en prenant des mesures formelles à ce sujet, mais je doute que cela suffise : ce n’est pas un problème technique d’organisation, mais de rigorisme et de rigidité dans les usages et les mœurs, et du cantonnement des femmes dans leur rôle de mères et de gardiennes du foyer (je parle ici surtout des villages, les choses ayant déjà beaucoup évolué dans les villes). Pour qu’elles participent effectivement à tous les aspects de l’activité, il ne faudra donc rien moins qu’une profonde transformation des rapports sociaux. Mais là encore, alors qu’il est patent que sur ce point la tradition joue comme un frein, il n’y a nulle part d’exemple à suivre pour y remédier. Nombre de femmes kabyles ont une vie moins misérable que beaucoup d’employées des pays modernes, assujetties au salariat, étrangères à leur progéniture et crevant d’ennui le soir dans les banlieues des métropoles. Qu’on me comprenne bien : je ne défends aucune arriération, je remarque seulement que le souci de la moindre des cohérences exige que l’on traque l’aliénation sous toutes ses formes, et notamment qu’on ne se leurre pas sur le jeu complexe de compensation et de complémentarité névrotiques, voire la profonde détresse affective, qui se cache le plus souvent sous la prétendue liberté de mœurs sévissant dans nos contrées. Lorsqu’on parle de la participation des femmes à la vie sociale, il faut nécessairement se poser cette question : quelle vie sociale ? Et il est vrai que sur bien des aspects les aarchs n’en sont pas encore là.

Un dernier mot sur ce chapitre. Malgré le «patriarcat», les femmes kabyles ont joui de tout temps d’une grande autorité dans certains domaines [5]. On raconte qu’au plus fort des émeutes de mai et juin 2001, alors que les gendarmes tiraient à balles réelles, elles ont dit à leurs fils de descendre dans la rue : c’eût été une grande honte pour elles que leurs enfants ne combattent pas dans un tel moment.



Notes
1. Cf. Nesroulah Yous, Qui a tué à Benthala ? et Habib Saouïda, La Sale Guerre, éd. La Découverte.
2. Il a déjà senti passer le vent du boulet lors de la marche des aarchs sur Alger le 14 juin 2001 (cf. Jaime Semprun, Apologie pour l'insurrection algérienne, éd. de l’Encyclopédie des Nuisances).
3. Sans qu’il soit possible de savoir si ces attentats sont commis directement par les forces spéciales, par des maquis manipulés ou par des groupes autonomes qu’on laisse délibérément en liberté.
4. Sur ce point, voir entre autres le chapitre 8 de Christopher Lash, La Culture du narcissisme, éd. Climats.
5. Des écrivains comme Mouloud Mammeri et Mouloud Feraoun ont décrit sans fard et sans complaisance les travers de la société kabyle traditionnelle. Cependant leurs écrits, et toutes les études sur le sujet, démentent l’image d’une femme kabyle vivant recluse et privée de tout lien social. C’était bien plus complexe, voir notamment le chapitre intitulé La Fontaine dans le beau livre de Mouloud Feraoun Jours de Kabylie.