On retrouve les continuateurs de la tradition anticoloniale[25] dans un « Comité contre la guerre et l’union sacrée » dont la première réunion se tient à Saint-Denis les 10 et 11 août 35[26]. Ils entendent poursuivre leur bataille contre le « militarisme et le service militaire à deux ans », contre la « guerre impérialiste », dont l’agression italienne contre l’Éthiopie fournit à leurs yeux un exemple. Aux côtés d’un certain nombre d’écrivains, tels Jean Giono, Magdeleine Paz[27], Henry Poulaille, Simone Weil, se regroupent donc les socialistes de gauche de Marceau Pivert[28], les trotskystes, les syndicalistes-révolutionnaires de La Révolution Prolétarienne[29], les libertaires de l’Union Anarchiste et des militants de la Confédération Générale du Travail Syndicaliste Révolutionnaire (C.G.T.S.R.), petite organisation anarcho-syndicaliste [section française de l'AIT]. Ce sont eux principalement que nous allons suivre.


Au sortir de la Première Guerre mondiale, le mouvement anarchiste spécifique se reconstitue péniblement. Il connaît un regain d’activité grâce à ses militants syndicalistes occupant des responsabilités importantes. Mis en minorité au Congrès de Lille de la C.G.T. en 1921, les anarchistes commettront l’erreur [tactique] de quitter la C.G.T.U.[30] nouvellement créée, pour fonder une nouvelle organisation syndicale, la CGT-SR (section française de l'AIT) qui ira en périclitant avant de disparaître en 1939. Le premier numéro de son organe, Le Combat Syndicaliste, paraît en décembre 26, avec une périodicité irrégulière, jusqu’en avril 33 (n° 62). La nouvelle série qui va jusqu’au numéro 200 (19 mars 37) est en revanche d’une remarquable régularité[31]. La chronique « Tribune algérienne », dans les années 30-32, fait état de campagnes menées par ses sections syndicales, en particulier dans le bâtiment. Samuel Jospin, dans un mémoire consacré à la C.G.T.S.R., indique que ses effectifs varient entre 1.000 et 6.000 militants[32].

Chronologiquement, la Fédération anarchiste de la région parisienne fut sans doute la première organisation politique française à s’intéresser aux travailleurs nord-africains et à mettre sur pied un Comité d’action pour la défense des indigènes, et ce dès 1923. Elle condamna énergiquement le Centenaire de la Conquête de l’Algérie en 1930 et affirma des positions nettement hostiles au colonialisme. Le groupe libertaire de Marseille mena une campagne sur « le sort de la colonie algérienne de l’Afrique du Nord », mais se heurta à l’indifférence à peu près généralisée[36]. On les retrouve au début de l’année 35, menant campagne « contre la religion » et « la politique » avec un tract distribué en arabe à Paris :

Aux travailleurs algériens ! Bravo ! Tu commences à te réveiller, tu entres dans la lutte sociale après avoir compris que tu es trop opprimé. Mais, hélas ! Croyant te libérer de la peste française qui te ronge, tu veux te rejeter vers le choléra islamique, qui te détruira pareillement, ou vers la politique, qui te dévorera [...] Anarchistes, nous te disons : À bas tous les gouvernements et tous les exploiteurs, qu’ils soient roumis ou musulmans, car tous veulent vivre sur le dos des travailleurs [...]

Pour le groupe des Anarchistes indigènes algériens : Saïl Mohamed[37].

Obsédés par l’idée de la propagande, où la verve polémique l’emporte le plus souvent sur la rigueur de l’analyse, les anarchistes ont-ils réussi à faire connaître largement leurs positions grâce à leurs journaux et à leurs brochures ? On ne saurait le dire précisément. Pendant le Front populaire, il y a en tout cas grossissement des effectifs du mouvement anarchiste. Ainsi apparaît dans Le Combat Syndicaliste l’activité d’une section des Métaux à Oran en 37. L’existence de petits groupes anarchistes est signalée à Alger en 35, à Oran en 36, à Sidi-Bel-Abbès en 38[38]. Au Congrès de Paris de l’Union anarchiste en 37, où 120 délégués expriment 74 groupes, deux délégués représentent Alger. C’est une première par rapport aux quatre précédents Congrès. Leur existence au Maghreb peut donc paraître dérisoire ; elle est néanmoins établie par l’écho des campagnes que l’on trouve dans leurs journaux. Ainsi exigent-ils dans ceux-ci en 36, la libération de quarante militants anarchistes d’origine espagnole arrêtés à Oran et Casablanca[39].

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[25] Sur l’anticolonialisme anarchiste et ouvrier au début du siècle, cf. C.-R. Ageron, L’anticolonialisme en France de 1871 à 1914, P.U.F., 1973 et plus spécialement p. 32-35.

[26] Lire, dans le n° 7 : Arnaud Blouin : « Le pacifisme du noyau syndicaliste révolutionnaire de La Révolution prolétarienne (1914-1939) » ; Vincent Chambarlhac : « 1914-193... Une mémoire brisée ? Entre marginalisation et fidélité, le combat des pacifistes de la Grande Guerre dans les années 30 ». [n.d.l.r.]

[27] Cf. l’article de A. Mathieu sur M. Paz. [n.d.l.r.]

[28] Marceau Pivert (1895-1958) était le leader du courant de la Gauche révolutionnaire à la S.F.I.O.

[29] Cf. l’article d’A. Blouin déjà cité. [n.d.l.r.]

[30] Opposés à l’alignement de la C.G.T.U. sur le P.C.F., les anarchistes se regroupent en 1926 dans la Confédération Générale du Travail-Syndicaliste révolutionnaire.

[31] Collections déposées au Centre d’Études et de Recherches du Mouvement Trotskyste et Révolutionnaire International (CERMTRI).

[32] Samuel Jospin, La c.g.ts.r. à travers son journal Le Combat syndicaliste, 1926-1937, Maîtrise, Université de Paris I, 1974.

[33] De 1929 à 1939, quatre organisations ont existé en France : l’Union anarchiste-communiste révolutionnaire qui en 34 devient l’Union anarchiste ; l’Association des fédéralistes anarchistes ; la Fédération anarchiste de langue française ; la Fédération Commu­niste Libertaire (Cf. Alain Droguet, Le mouvement anarchiste-communiste de 1929 à 1939 vu à travers ses Congrès, Maîtrise, Université de Paris I, 1972).

[34] Le Libertaire, respectivement 25 novembre 1929 et 2 octobre 1936.

[35] Mohamed Saïl (1894-1953) et Slimane Kiouane (1896-1971) étaient les principaux animateurs du Comité d’action pour la défense des indigènes algériens fondé par la Fédération anarchiste de la région parisienne.

[36] Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Alger, SNED, 1980, t. I, p. 258.

[37] Tract reproduit dans Le Combat Syndicaliste, 25 janvier 1935.

[38] In Françoise Vanacker, Le Mouvement anarchiste à travers Le Libertaire (1934-1939), Maîtrise, Université de Paris I, 1971.

[39] « Sauvons les camarades d’Oran et de Casablanca », Le Combat syndicaliste, 8 mai 1936 ; « Appel pour les emprisonnés d’Oran », ibid., 29 mai 1936.

http://www.univ-paris13.fr/benjaminstora/lhistoire/217-la-gauche-socialiste-revolutionnaire-et-la-question-du-maghreb-au-moment-du-front-populaire-1935-1938-